Une Kazakhe d’origine chinoise jugée pour avoir fui la répression au Xinjiang

Novastan, 20.07.2018

Sayragul Sauytbay, une Kazakhe chinoise de la province du Xinjiang ayant tenté de fuir le régime de Pékin pour retrouver sa famille au Kazakhstan, est jugée au Kazakhstan pour être entrée illégalement sur le territoire.

Le média kazakh en ligne Tengrinews rapporte que le procès contre Sayragul Sauytbay a commencé le 13 juillet dernier dans la ville de Jarkent, dans le sud-est du Kazakhstan. La femme de 41 ans, chinoise d’ethnicité kazakhe, est une directrice d’école, mariée à un citoyen kazakh résidant au Kazakhstan avec leurs deux enfants, également citoyens kazakhs.

En raison de sa citoyenneté chinoise, elle ne pouvait plus rejoindre sa famille, son passeport ayant été confisqué par les autorités chinoises. Elle a été arrêtée le 22 mai dernier par les forces de l’ordre kazakhes, accusée d’être entrée illégalement sur le territoire du Kazakhstan.

Entre droit kazakh et droit international

La première partie de l’article 392 du code pénal kazakh estime que « le passage illégal et délibérée de la frontière de l’État de la République du Kazakhstan, commis avec de faux documents ou l’utilisation frauduleuse de documents constitue une violation de l’ordre public ». Sayragul Sauytbay prétend avoir été aidée par les gardes frontières chinois pour un prix très élevé. Elle risque une expulsion vers la Chine et une interdiction d’entrée sur le territoire kazakh pour une durée de 5 ans.

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Cependant, comme le rapporte 365info.kz, son avocat Abzal Kouspan affirme qu’une telle décision de la part des autorités kazakhes enfreint deux principes du droit international. « Pour le moment, les exigences de deux conventions internationales ont été violées » estime l’avocat. « La première d’entre elles est que toute personne a le droit de vivre avec sa famille dans un pays, dans un État. Cette convention est également valable dans tous les pays membres de l’ONU. Deuxièmement, la commission pour les réfugiés à l’ONU […] a déjà reconnu que Sayragul était une réfugiée », continue-t-il.

Des retombées activistes et médiatiques

Le média basé à Prague et dédié à l’actualité kazakhe Azzatyk (RFE/RL) a souligné la présence de nombreux journalistes kazakhs venus soutenir la cause de Sayragul Sauytbay. La séance du 13 juillet a été faite en kazakh et non en russe, afin que l’accusée puisse plus facilement comprendre. Le Kazakhstan possèdent deux langues administratives, le kazakh et le russe, tous deux maîtrisés par la majeure partie de la population. Mais pas pour une Kazakhe ayant grandie en Chine comme Sayragul Sauytbay.

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Une conférence de presse a également eu lieu le 15 juillet dernier au Bureau international des Droits de l’Homme du Kazakhstan pour défendre Sayragul Sauytbay, comme le rapporte inform.kzUne pétition a été lancée sur le site change.org pour régulariser la situation de la Kazakhe. En Chine, elle risquerait la peine de mort ou la détention à vie selon son avocat pour avoir soudoyé des gardes frontières de la République populaire de Chine, mais également pour avoir dévoilé des secrets d’États en lien avec des camps de détention au Xinjiang.

Le Xinjiang : bastion des goulags chinois 

De fait, d’après Azzatyk, Sayragul Sauytbay s’est exprimée sur ce sujet controversé. « En 2018, j’ai été contraint de travailler dans un « camp de rééducation politique », situé dans les montagnes. J’ai reçu un ordre sur la non-divulgation d’informations sur le « camp » », a-t-elle affirmé. Selon elle, divulguer ces informations est passible de la peine de mort en Chine.

D’après le média hongkongais HKFP, Pékin a conçu des camps de rééducation pour les populations musulmanes de l’ouest du pays, et particulièrement les Ouïghours, des musulmans autrefois majoritaires dans la province. Ces camps, également décrits par le New York Times, auraient comme but d’éradiquer les éléments séparatistes du Xinjiang, aussi connu sous le nom de Turkestan chinois. Quelques 2500 Kazakhs chinois y seraient emprisonnés aux côtés de nombreux autres ethniquement ouïghours.

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« En Chine, ils les appellent des « camps de rééducation politiques » mais en réalité, ce sont des prisons dans les montagnes » précise celle qui est maintenant détenue au Kazakhstan. Les populations musulmanes vivants au Xinjiang sont sujettes à des restrictions sévères et à des persécutions de la part du gouvernement chinois, comme le décrit l’agence Reuters. Ils sont aussi l’objet d’une surveillance poussée à l’extrême, comme le rapporte un article paru dans Marianne. Cependant, Pékin nie formellement l’existence de ces camps.

Répercussions sur les rapports sino-kazakhs

Selon un article publié par le média kazakh zhamylnews.kz, le ministre des Affaires étrangères du Kazakhstan Kairat Abdrakhmanov prévoit de réétudier les cas de 625 Kazakhs chinois subissant des restrictions de d’entrée dans le pays. « À cet égard, nous consultons activement nos collègues chinois. J’ai eu des entretiens avec le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi » a-t-il ajouté.

HKFP rapporte que près d’1,5 million de Kazakhs chinois vivent au Xinjiang, soit 7% de la population de la province, et que ces derniers subissent aujourd’hui le même sort que les Ouïghours. Un grand problème pour Astana qui doit gérer entre la protection des droits de son peuple et les bonnes relations avec Pékin, un de ses partenaires stratégiques le plus important, surtout économiquement.

Cette situation complexe risque de renforcer un sentiment sinophobe déjà bien présent au Kazakhstan et en Asie centrale, et d’alimenter le soutien aux courants nationalistes et islamistes. En 2016, des manifestations et une large vague d’indignation ont déjà eu lieu au Kazakhstan après une réforme agraire qui aurait pu permettre l’achat de terres par des étrangers, ce qui a ravivé la peur d’un achat massif des terres par la Chine. Fait exceptionnel, les autorités kazakhes ont dû faire marche arrière et mettre en place un moratoire de 5 ans sur cette réforme agraire.