Ouïghours: “Plus jamais ça”

La Libre, 17.03.2020

L’article ci-dessous a été publié par La Libre Belgique.

Sacha Guttmann & Bini Guttmann – En tant que jeunes Juifs belges et européens, c’est chaque année que nous assistons aux diverses commémorations entourant le souvenir de la Shoah.

Chaque année, nous déclarons aux côtés des diverses forces politiques, associatives et citoyennes un habituel “plus jamais ça”. Serait-il devenu à ce point habituel qu’on en aurait oublié le sens véritable ? La question qui se pose donc à nous est capitale : comment agir en conséquence de cette maxime ? Aujourd’hui plus que jamais, le danger pourrait provenir du sentiment qu’elle se suffit à elle-même. Il devient de plus en plus difficile en effet de penser que la répéter sempiternellement serait suffisant pour repousser la haine, l’intolérance, le malheur et les mouvements politiques qui, en plus de les encourager, prospèrent sur les sentiments les plus vils. Cessons de croire aux miracles, cela n’arrivera pas.

Cette prise de conscience doit nous pousser à agir concrètement dès maintenant. Parmi les nombreuses situations humanitaires inquiétantes qui parsèment le globe, une, très peu médiatisée, retient notre attention. Elle est d’ailleurs l’objet de la campagne “Never Again Right Now” initiée par les équivalents européen et allemand de l’Union des étudiants juifs de Belgique, qui vient par ailleurs de s’y rallier.

Depuis 2016, nous pouvons observer une intensification considérable de la répression du gouvernement chinois sur les Ouïghours, une ethnie de confession musulmane vivant dans la province du Xinjiang, au nord-ouest du territoire chinois. L’objectif est de les “déculturaliser” et pour cela toutes les méthodes lui sont bonnes. La population locale subit chaque jour une lourde surveillance par la présence de caméras à reconnaissance faciale, subit des contrôles de sécurité fréquents et fait l’objet d’une collecte généralisée d’ADN. L’ensemble des comportements religieux musulmans sont proscrits sous prétexte d’endiguer l’extrémisme. Porter une barbe “anormale” ou le voile, jeûner, prier, posséder des livres sur la culture ouïghoure et sur l’islam, donner un prénom musulman à son enfant sont autant d’actes qui peuvent servir de motif à un enfermement dans un camp dit de rééducation.

Les Ouïghours sont de fait victimes d’un harcèlement constant qui ne se limite pas aux frontières chinoises. Par exemple, le témoignage d’un exilé peut entraîner de lourdes conséquences pour sa famille et ses proches restés en Chine.

À cela s’ajoutent les stérilisations forcées, la séparation des enfants de leurs parents, l’internat obligatoire, le lavage de cerveau, la destruction des lieux de cultes, la torture physique et psychologique. La liste des exactions subies par les Ouïghours est sans fin et, si l’élimination physique systématique en est exclue, c’est uniquement parce que le gouvernement chinois a conscience que la réaction de la communauté internationale ne saurait rester aussi apathique que maintenant devant des actes de cette nature.

N’oublions pas de mentionner le récent rapport de l’Australian Strategic Policy Institute qui estime qu’entre 2017 et 2019 au moins 80 000 Ouïghours ont été contraints au travail dans plusieurs usines chinoises. Ce travail forcé réalisé sous une étroite surveillance profiterait d’ailleurs à 83 grandes marques.

Aujourd’hui, on estime que plus d’un million d’Ouïghours sont enfermés dans des camps de concentration afin de les “rééduquer”. La population étant composée de 10 millions d’individus, c’est plus d’un Ouïghour sur dix qui est enfermé arbitrairement dans le non-respect le plus total des droits humains.

Les termes employés pour qualifier l’entreprise du gouvernement chinois sont multiples mais varient de “génocide culturel” à “ethnocide”. Le ton est donné.

Parce que clamer une fois encore “plus jamais ça” est inutile et que les mots doivent s’accompagner d’actions, parce que les enjeux économiques qui accompagnent les initiatives qui pourraient avoir lieu à l’encontre du gouvernement chinois ne doivent pas entraver le respect des droits humains fondamentaux, nous appelons la classe politique tant au niveau belge qu’au niveau européen ainsi que les mondes médiatique et économique à prendre l’exacte mesure de la formule “plus jamais ça”. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui est de “plus jamais ça maintenant !”. À bien des égards, l’histoire se répète. Il faut agir avant qu’il ne soit trop tard.

https://www.lalibre.be/debats/opinions/ouighours-plus-jamais-ca-aujourd-hui-en-chine-5e6fb284f20d5a29c676de77