Ouïghours: «Notre travail d’intellectuels est une menace à leurs yeux»

Le Devoir, 08.06.2020

L’article ci-dessous a été publié dans le Devoir.

Arnaud Vaulerin- Les pères d’Ershat Alimu et de Yashar Hemdulla, qui travaillaient au Comité des langues ethniques, font partie des 1,5 million d’internés en camp de « rééducation ».

Deux exemples d’une répression de la minorité musulmane qui cible les intellectuels, défenseurs d’une identité culturelle que les autorités chinoises veulent voir disparaître.

Bientôt deux ans sans nouvelles. Deux ans d’incertitude et d’inquiétude. La dernière fois que Ershat Alimu a pu échanger quelques mots avec son père, Alimu Hashani (1), remonte au 30 juillet 2018. Ce jour-là, sur WeChat (le WhatsApp chinois), le père raconte à son fils, qui vit et travaille en France, pourquoi il a fait le voyage d’Urumqi, la capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, à Pékin. Intellectuel et linguiste réputé à la retraite, Alimu Hashani est venu pour quelques jours prodiguer ses conseils et transmettre son savoir à de jeunes recrues du Bureau de traduction national de la capitale. Puis, le grand silence. « On a fini par apprendre, des semaines plus tard, qu’il avait été arrêté début août à Pékin, et transféré dans un camp de rééducation à Urumqi, raconte Ershat Alimu, cadre en informatique dans une multinationale française. Deux agents sont venus fouiller la maison de mes parents et ont dit à ma mère qu’une enquête était en cours. Jamais ils nous ont indiqué ce qu’ils reprochaient à mon père, où il se trouvait, comment il allait. »

Les semaines puis les mois ont passé. En échangeant avec des proches en Norvège, aux États-Unis, en Turquie, en parvenant tant bien que mal à recouper des bribes d’informations avec des rumeurs, des messages codés et des listes de prisonniers, Ershat Alimu s’est peu à peu rendu compte que les collègues de son père avaient été arrêtés les uns après les autres. « Tous, une bonne dizaine, étaient des employés du Comité des langues ethniques du Xinjiang, tous avaient participé de près ou de loin à l’écriture de dictionnaires et d’ouvrage de référence », poursuit Ershat Alimu. Alors, un peu contre sa nature mais de plus en plus convaincu que le silence en matière de droits de l’homme est souvent plus un piège qu’un bouclier, ce trentenaire discret a décidé de sortir du bois pour aider son père.

Alimu Hashani, 65 ans, a longtemps été le directeur du bureau de terminologie au sein de ce Comité des langues ethniques du Xinjiang, un organisme public. Terme technique et un peu savant, le métier de terminologue caractérise le travail d’un linguiste chargé de définir l’ensemble des mots propres à un secteur d’activité. « Mon père et son équipe ont standardisé le vocabulaire et cherché les traces historiques et culturelles de notre langue, en identifiant les anciens mots, les noms de villages, de rivières, de montagnes, de monuments, en faisant des enquêtes de terrain », explique Ershat.

Nul doute qu’aux yeux des « cadres du Parti communiste chinois, on a franchi une ligne rouge, analyse Ali Mitiwula, un ancien collègue de Alimu Hashani, aujourd’hui commercial dans le secteur automobile en Suisse, où il réside. Le régime chinois veut éradiquer notre culture, supprimer le bilinguisme. Notre travail d’intellectuel est une menace à leurs yeux. Voilà pourquoi, en 2017, ils ont envoyé mes amis dans des camps de concentration avant de dissoudre le Comité dans un bureau du ministère de l’Éducation ».

« Il faut continuer à témoigner »

L’histoire d’Alimu Hashani et de ses proches illustre comment les universitaires, les enseignants, les garants et les défenseurs de la culture et de l’identité ouïghoures ont été ciblés par les autorités chinoises dans ce qui reste le plus grand internement de masse depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2017, le gouvernement de Xi Jinping a interné plus de 1,5 million de Ouïghours et d’autres minorités musulmanes dans des vastes camps-prisons où ils sont humiliés, « rééduqués », soumis à un lavage de cerveau, à une terreur psychologique. Contraints de dénoncer leur religion et de renoncer à leurs pratiques culturelles. Forcés de louer le président et le PCC. Quand les familles ne sont pas séparées. Cette industrialisation de la répression a coïncidé avec l’arrivée dans le Xinjiang, fin 2016, de Chen Quanguo, ancien militaire et pilier du PCC qui s’était auparavant illustré dans la « pacification » enrégimentée du Tibet. Dans le Xinjiang, aux arrestations, aux harcèlements et à la mise en coupe réglée de toute la région, s’est ajouté un système de surveillance de la population extrêmement intrusif.

Des experts, des humanitaires, des diplomates ont documenté cet « ethnocide », ce « génocide culturel », selon l’anthropologue allemand Adrian Zenz ou son collègue australien James Leibold. « Nous sommes tout simplement menacés d’extinction », résume Gulruy Asqar depuis sa maison en Virginie, aux États-Unis, où elle vit depuis 2016.

Son frère, Husenjan Asqar, est un traducteur expérimenté de 53 ans, proche d’Alimu Hashani avec lequel il travaillait au sein du Comité des langues ethniques du Xinjiang. Arrêté lui aussi au cours de l’été 2018, il aurait été interné dans un camp en janvier 2019. Sa famille harcelée par les autorités. « Il avait disparu, nous ne savions pas où il était. Au même moment, ma famille restée en Chine me radiait des messageries, coupait les ponts avec moi. C’était un cauchemar », raconte aujourd’hui l’enseignante. Husenjan Asqar n’est réapparu qu’en mars dernier. Il a quitté le camp pour être placé en résidence surveillée chez lui. « Même si j’arrive à entrer en contact avec lui, je sais qu’il ne pourra pas me parler, reprend sa sœur encore éprouvée par l’emprisonnement et la condamnation d’un de ses neveux à dix ans de prison. C’est bien trop risqué pour lui. Mais ça ne me fera pas taire pour autant. Il faut continuer à témoigner. »

 Il avait disparu, nous ne savions pas où il était. Au même moment, ma famille restée en Chine me radiait des messageries, coupait les ponts avec moi. C’était un cauchemar.

Bavarde par inquiétude, Gulruy Asqar a conseillé à Ershat de parler à son tour de la disparition de son père. La fausse libération de Husenjan Asqar, les conseils de proches en Belgique, en Suisse, en Norvège et aux États-Unis ainsi que l’acquisition de la nationalité française en mars ont fini de convaincre cet expert en informatique de franchir le pas. Il s’est branché aux réseaux de la diaspora ouïghoure. En mai, il a écrit au ministère français des Affaires étrangères qui, par le réseau de ses ambassades, dispose de moyens pour s’informer. Ershat veut croire que le vote, fin mai, de la Chambre des représentants américains visant à sanctionner les fonctionnaires du gouvernement chinois responsables des camps d’internement dans le Xinjiang mobilisera à nouveau sur le sort des Ouïghours après le long confinement de la pandémie.

Curieux SMS

« Mon père n’est pas un religieux, pas un opposant, pas un dissident », souligne Ershat Alimu quand on le rencontre la première fois. Il dresse le portrait d’un membre dévoué du Parti communiste à Urumqi. Retraité depuis 2014, Alimu Hashani a reçu plusieurs prix lors de sa carrière, dont le dernier, en 2015, en tant qu’« expert avec des contributions remarquables ». « C’est un professionnel rigoureux, sérieux et réputé parmi les intellectuels ouïghours, dit Ali Mitiwula qui, six ans durant, a partagé le bureau du père d’Ershat. Il a consacré sa vie au comité, où il est entré en 1982, créant une communauté d’experts travaillant pour l’ONU. Il continuait à travailler, à former des jeunes. »

En Norvège, à une petite heure de route d’Oslo, Yashar Hemdulla a gardé un souvenir presque ému de Alimu Hashani, qu’il campe en « leader respecté, en homme bon, qui jouait souvent de la guitare et du saxophone ». Ce logisticien de 29 ans, qui a fui les violentes émeutes de 2009 dans le Xinjiang, vivait lui aussi à Urumqi, dans la même rue que Ershat. Ils ont en commun une enfance dans le même quartier, de longs moments d’inquiétude et une même mission : retrouver leurs pères qui travaillaient tous les deux au Comité des langues ethniques du Xinjiang. Hemdulla Abdurahman, 64 ans, était jusqu’à sa retraite en 2016 un des experts chargés de la fabrication des dictionnaires ouïghour-mandarin. Membre du PCC pendant trente ans, il était « surtout passionné par la lecture, les plantes, la musique et la méditation », rappelle son fils, qui le présente comme un croyant peu assidu.

Depuis 2010 et son installation en Norvège, Yashar Hemdulla avait pris l’habitude de communiquer avec ses parents par WeChat lui aussi. « Mais à partir de 2017, j’ai commencé à avoir des problèmes. Mon profil était régulièrement supprimé des applications, les messages de plus en plus codés avec mon père et ma mère pour éviter qu’ils soient tracassés par la police. Puis, en juillet 2018, j’ai reçu un curieux SMS de mon père me disant que je devrais avoir chez moi une photo de Mao, que c’était mieux pour moi, raconte Yashar Hemdulla, encore très soupçonneux sur l’authenticité du texte. Le même jour, le 5 juillet, j’avais participé à une manifestation à Oslo. Le SMS était en chinois. Mais jamais mon père ne m’a écrit en mandarin. »

Smileys ou chanson

Deux mois plus tard, son compte a été supprimé sur WeChat. En mars 2019, il a appris que son père était détenu depuis janvier dans un camp à Urumqi. Depuis, il n’a plus eu d’information à son sujet. Les très rares fois où il échangeait avec sa mère, les messages se limitaient à des smileys, parfois une chanson. En décembre, après l’envoi d’un visage souriant, son compte a été supprimé. « Le jour de l’Aïd [fête de la fin du jeûne du ramadan], j’étais triste, imaginant ma mère seule dans sa maison, sans nouvelle de mon père. Il a été opéré en 2014, il est peut-être torturé », dit, inquiet, Yashar Hemdulla. Ershat Alimu partage son sentiment. Comme son ami d’enfance, il a décidé de ne plus tenter de communiquer avec ses proches pour leur éviter des représailles. Et certainement pour alerter plus librement sur son père. Très maigre consolation après deux ans de tourments.

(1) Il est fréquent chez les Ouïghours que le fils prenne le prénom du père comme nom de famille.