Les “Karakax List” ou “la paranoïa du pouvoir chinois” envers les Ouïghours

France 24, 18.02.2020

L’article ci-dessous a été publié par France 24.

Tiffany Fillon – Une nouvelle fuite de documents officiels a révélé, lundi 17 février, les mécanismes de fichage de Ouïghours par Pékin. Selon Marc Julienne, chercheur au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), ces données apportent un éclairage inédit sur les méthodes de surveillance de ce peuple opprimé par les autorités chinoises.

Quelques mois après les “China Cables”, qui ont révélé le fonctionnement des camps d’internement des Ouïghours en Chine, une nouvelle fuite de documents officiels a eu lieu, lundi 17 février. Ces données, qui montrent comment les autorités chinoises repèrent et surveillent les membres de la minorité ouïghoure, ont été confiées à un chercheur allemand, Adrian Zenz et publiées par plusieurs médias, dont CNN, Associated Press ou encore Le Monde. Diffusés sous le nom de “Karakax List”, ces documents proviennent de l’administration locale de Karakash, un comté du sud du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, où se trouvent actuellement plusieurs camps de détention.

Dans cette base de données figurent des informations personnelles de 311 personnes internées, qui ont des proches à l’étranger. Parmi ces données classées sous forme de tableaux, se trouvent par exemple l’adresse du détenu, son numéro d’identité nationale ou encore la date de début de sa détention.

Les données recueillies portent aussi sur des critères physiques et religieux, comme le fait de porter le voile ou la barbe. Des informations utiles pour pouvoir décider du sort de ces personnes, autrement dit, de savoir si elles peuvent ou non sortir du camp. Les motifs de l’internement de ces personnes sont aussi renseignés : comme le fait de ne pas avoir respecté la politique de contrôle des naissances (qui impose d’avoir trois enfants en zone rurale et deux en ville), d’adopter des comportements religieux ou d’avoir des liens avec l’étranger.

Cette liste présente également des données sur plus de 2 000 personnes, toutes liées aux personnes internées, que ce soit des voisins ou des amis.

Interviewé par France 24, Marc Julienne, chercheur au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), explique en quoi ces documents constituent une preuve supplémentaire de la politique répressive menée à l’encontre des Ouïghours, minorité turcophone musulmane vivant en Chine.

France 24 : Que nous apprennent ces documents ? 

Marc Julienne : La principale plus-value de ces documents porte sur les critères de sélection des personnes internées. Jusqu’à maintenant, on savait simplement que ces enfermements étaient massifs, qu’ils touchaient en particulier les populations turcophones musulmanes (Ouïghours, Kazakhs, Kirghizes) et qu’ils visaient des hommes jeunes. Grâce à ces documents, on apprend que si un homme a porté la barbe un jour dans sa vie ou si une femme avait l’habitude de se voiler, cette pratique passée peut être retenue comme un critère d’internement.

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Le rôle des proches est aussi fortement souligné. Par exemple, le fait que le frère d’une personne ait été interné est une raison valable pour qu’elle le soit un jour. Cette méthode crée un effet boule de neige, qui fait que tout le monde peut être interné. Cette fuite de documents donne beaucoup d’indications sur la paranoïa du pouvoir chinois, qui perçoit une simple pratique religieuse ou un voyage à l’étranger comme une menace.

Ce classement de données prouve aussi à quel point le district de Karakash est problématique aux yeux du pouvoir central. Cette localité fait en effet partie du sud du Xinjiang, qui est très majoritairement peuplé de Ouïghours. Cette zone est par conséquent réputée plus religieuse et conservatrice que le nord du Xinjiang, où des Hans (la principale ethnie chinoise, NDLR) se sont installés dans le cadre de politiques migratoires.

Comment les autorités chinoises parviennent-elles à se procurer de telles informations personnelles ? 

Pékin s’appuie sur un appareil de sécurité omniprésent au Xinjiang. L’administration chinoise s’aide de fonctionnaires locaux, qui sont envoyés dans les familles ouïghoures, sous couvert d’amitié entre les ethnies. Il s’agit de percevoir l’ambiance et l’atmosphère dans une famille. En mettant en commun toutes les informations, les autorités chinoises évaluent la menace que peut représenter une personne ou un groupe d’individus.

Le pouvoir central se sert aussi du big data voire de procédés d’intelligence artificielle pour analyser des populations et décider de leur internement. Il utilise par exemple une application mobile qui lui permet de récupérer des données personnelles massives. Pékin a exigé des relevés biométriques de la population du Xinjiang sous prétexte de mener une campagne sanitaire et s’appuie depuis quelques années sur la reconnaissance faciale grâce à des caméras. Cette surveillance s’ajoute à un contrôle policier. Dans la région, des petits postes de police sont installés dans les villes et les contrôles d’identité sont récurrents. Depuis 2017, lors de ces contrôles, les policiers récupèrent les données présentes dans les smartphones.

Ces révélations successives peuvent-elles, à long terme, mettre fin à la politique de répression des Ouïghours ? 

Je ne pense pas que la révélation de ces documents en elle-même va contraindre la Chine à arrêter d’opprimer les Ouïghours. En revanche, l’utilisation de ces documents par des gouvernements peut être un moyen de pression. Tant que les forces politiques ne s’en saisissent pas, il n’y aura pas de changements. Des discussions ont eu lieu à l’ONU sur le sujet. Aux États-Unis, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi appelant à des sanctions contre Pékin en réponse à l’internement de musulmans ouïghours. Mais en Europe, par exemple, les dirigeants sont assez frileux. Ils ont du mal à adopter des décisions pour contraindre la Chine à s’expliquer sur la question ouïghoure, en raison de leurs intérêts économiques.

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