Entretien avec le premier témoin à être sorti des camps de rééducation chinois (I)

MEDIAPART, 12.02.2018

Ömürbek Eli a accepté depuis Almaty (Kazakhstan) de répondre à un entretien avec des journalistes de RFA. Il s’exprime ici en qualité de victime et de témoin de la campagne de répression conduite illégalement par les autorités chinoises en pays ouïghour.

Ömürbek Eli a accepté depuis Almaty (Kazakhstan) de répondre à un entretien avec des journalistes de RFA. Il s’exprime ici en qualité de victime et de témoin de la campagne de répression conduite illégalement par les autorités chinoises en pays ouïghour. Il s’agit d’une vague massive d’incarcérations au sein de « centres fermés de rééducation », qui peut toucher toute personne d’origine ouïghoure de retour d’un séjour à l’étranger ou ayant toujours demeuré dans la province.

Ömürbek Eli raconte avoir été arrêté sans motif le 26 mars 2017 au domicile de ses parents à Pichan, par des policiers chinois ainsi que des agents des services de la sécurité d’état. Trois chefs d’accusation sont alors portés contre lui : « incitation au terrorisme, organisation et dissimulation d’une entreprise terroriste ». Il affirme avoir été incarcéré sans être passé devant la moindre juridiction officielle et en l’absence de procès.

Les agents de la sécurité l’ont tout d’abord détenu au centre de rétention de Pichan, avant de le faire successivement transférer pour l’établissement pénitentiaire de Karamay puis le centre fermé de rééducation de la même ville. Ömürbek raconte y avoir été soumis à des interrogatoires sans discontinuité et y avoir connu dans la peur un séjour d’une incroyable brutalité. Il a finalement été libéré au bout d’une période de huit mois, à savoir le 4 novembre 2017, en raison des efforts continus des membres de sa famille, ainsi que de l’intervention de diplomates du Kazakhstan en poste en Chine. Sa libération n’aura été obtenue que sous la condition de s’abstenir de porter plainte, ce qui lui a permis de retourner au Kazakhstan.

Cependant, il explique que sa propre santé a gravement été affectée par ces 8 mois en prison et en rééducation : il aurait ainsi perdu jusqu’à 40 kilos en conséquence du traumatisme et de violations répétées de ses droits humains, ce qui lui a rendu particulièrement pénible la traversée de la frontière lors de son retour chez lui, et l’a rendu méconnaissable aux yeux de ses proches.

Bien qu’il ait pu retraverser la frontière chinoise en vie pour retrouver sa famille après une disparition forcée de 8 mois sans laisser de trace, Ömürbek nous affirme que son état de santé s’est considérablement dégradé et qu’il souffre désormais d’affections directement liées à son incarcération : problèmes de tension artérielle, déficience rénale, et des rhumatismes. Il ajoute qu’en outre le traumatisme infligé par les traitements inhumains subis en détention a gravement nui à sa stabilité psychologique, ainsi qu’à celle de ses enfants et de l’ensemble de sa famille.

Ömürbek est né le 30 avril 1976, dans le district de Pichan dans le pays ouïghour, de mère ouïghoure et de père kazakh. Il a été scolarisé comme ses frères et sœurs dans des écoles ouïghoures à Pichan. Par la suite, il a trouvé un emploi à Karamay. Après l’indépendance du Kazakhstan, en raison des origines kazakhes de son propre grand-père, il a immigré en 2006 dans ce pays et en a obtenu la nationalité en 2008.

D’après ses déclarations, il se serait d’abord consacré à une activité commerciale après son immigration pour le Kazakhstan, puis serait entré au service d’une agence de voyage kazakh en qualité de directeur de destinations en raison de sa parfaite maîtrise des langues ouïghoure, kazakhe, chinoise et russe. Suite à quoi, il a franchi pendant de nombreuses années la frontière chinoise sans la moindre difficulté, et ce à de nombreuses occasions pour affaires ou raisons familiales.

Son dernier déplacement pour affaires en Chine, à savoir en mars 2017, coïncide avec l’arrivée au pouvoir de Chen Quanguo en qualité de Secrétaire du Parti Communistedans la région autonome ouïghoure . Cet événement a eu pour conséquences l’augmentation des effectifs des forces de sécurité gouvernementale, un ultime renforcement des mesures de sécurité déjà connues pour être drastiques, ainsi que la mise en service sur l’ensemble du territoire de structures de rééducation sous un régime entièrement fermé. Son déplacement dans la région a donc coïncidé avec le début d’une campagne de rééducation ciblant directement les personnes revenant de séjours à l’étranger.

Après avoir été incarcéré à Pichan, il raconte avoir été conduit à l’infirmerie les mains menottées et la tête prisonnière d’un sac noir, pour y être soumis à des examens médicaux sur l’ensemble de sa personne, au cours desquels aura été procédé à une prise de sang au poignet ainsi qu’au relevé de ses empreintes digitales. Ensuite complètement enfermé dans un sac noir, il aurait été transféré de force et aurait même un instant lors de ces opérations procédurales connu la panique d’être soumis à une vivisection afin de lui extraire des organes.

D’après Ömürbek, même après avoir rejoint son lieu de détention en prison, il aurait été maintenu pendant plusieurs mois bras et jambes enchaînés, nuit et jour, ainsi que privé de vêtement et détenu replié sur lui même, traversant ainsi une période d’une extrême brutalité.

Ömürbek nous a raconté ce dont il a été le témoin lors de son séjour au camp de rééducation de Karamay, lequel opère sous une banderole indiquant « Centre d’éducation technique ». Il affirme qu’y étaient principalement détenus des Ouïghours, mais également d’autres Kazakhs comme lui et notamment des personnes ayant obtenu la nationalité kazakhe, à qui on aurait retiré les passeports.

Nous présenterons à nos auditeurs dans une prochaine édition des informations tirées de notre entretien avec Ömürbek concernant le profil des personnes qui sont prioritairement détenues dans ces centres de rééducation, la manière dont sont conduites les séances forcées de rééducation au patriotisme, les nombreuses entraves mises à l’échange d’informations avec leurs familles restées libres. Nous tâcherons aussi d’informer quant à la pratique de la détention des membres de familles dont les parents résident à l’étranger dans le but de servir de caution, notamment au cas où ils refuseraient d’obéir aux injonctions de retour lancées par le gouvernement.

(Cet entretien a été réalisé par les journalistes de RFA. Voir la version originale : https://www.rfa.org/uyghur/xewerler/kishilik-hoquq/yepiq-terbiyelesh-01232018150359.html)