En France, des Ouïghours sous la pression des autorités chinoises

Liberation, 22.08.2018

«Je suis si angoissée, je n’arrive plus à respirer». À Paris, loin de son Xinjiang natal sur lequel la main de fer de Pékin s’est abattue, Mariem, une jeune Ouïghoure, raconte les «menaces» des autorités chinoises et le sort de parents envoyés en camps de rééducation.

La jeune femme fait partie des membres de cette minorité ethnique de Chine, turcophone et musulmane, établis en France qui ont témoigné auprès de l’AFP sur le contrôle dont ils font l’objet. Tous les prénoms ont été changés.

Ils parlent des appels et messages en ouighour ou en chinois reçus via des applications comme WeChat (le whatsapp chinois) émanant par exemple, expliquent-ils, de policiers de leur ville au Xinjiang (nord-ouest).

L’AFP a vu des messages ou des captures d’écran de conversations, en chinois. Un interlocuteur demande : «Et maintenant tu es diplômé(e) ? Envoie ton adresse et pour qui tu travailles et aussi ton diplôme». Ou encore «Pourquoi tu n’envoies pas de photos ?»

Alors même qu’un de ces témoins s’entretenait avec l’AFP, il recevait un de ces messages.

Ils évoquent aussi «le chantage aux passeports». Selon Mahire, «pour les Ouïghours en France, le problème principal actuel est le non-renouvellement des passeports».

Interrogé, le ministère chinois des Affaires étrangères répond que «la délivrance de passeports et autres documents de voyage aux citoyens chinois est une affaire interne à la Chine», et se fait, dans les représentations chinoises à l’étranger, «conformément aux lois et règlements».

Ces dernières années, des attentats commis par des Ouïghours en Chine ont fait des centaines de morts. Au nom de la lutte contre le terrorisme, Pékin a imposé des mesures de sécurité draconiennes dans cette région, berceau de la civilisation turcique, peuplé d’environ 22 millions d’habitants dont 10 millions de Ouïghours.

Caméras de surveillance omniprésentes, prélèvements d’ADN, puces GPS obligatoires dans les voitures, barbes réglementées… «Au Xinjiang, a été mise en place une société orwellienne», commente Thierry Kellner, de l’Université libre de Bruxelles.

«Ils veulent savoir où j’habite, ce que je fais, où j’ai passé le weekend… Ils veulent que je donne des informations sur les Ouighours d’ici. Ils menacent ma famille qui finit par me supplier de faire ce qu’ils veulent», explique Mariem.

Sa famille paie déjà le prix fort: après l’arrestation et la détention sans jugement, selon elle, d’un de ses deux frères, Mariem est désormais sans nouvelle du second. «Je n’arrive plus à le joindre. Quand je demande de ses nouvelles, je n’ai que des informations contradictoires. Je pense qu’il a aussi été envoyé en camp».

L’existence de ces centres où les gens sont détenus en dehors de tout cadre légal, dénoncée par des médias occidentaux et des ONG mais niée par Pékin, ne fait aucun doute pour le chercheur allemand Adrian Zenz, auteur d’une très remarquée étude publiée mi-mai par la Jamestown Foundation.

– «Sans précédent» –

S’appuyant notamment sur les appels d’offres des marchés publics, les propositions d’emploi, l’étude des budgets locaux, il en a tracé l’ampleur: «un pourcentage significatif de la minorité musulmane du Xinjiang (Ouïghours, Kazakhs, Kirghizes… NDLR), vraisemblablement plusieurs centaines de milliers et peut-être un peu plus d’un million, sont ou ont été internés dans des centres de rééducation politique».

«C’est l’estimation haute – 1,06 million – mais une estimation basse et très prudente serait d’au moins 100.000 à 200.000 personnes», explique-t-il à l’AFP.

Sans compter la rééducation en milieu ouvert: pour l’ONG China Human Rights Defenders, avec ces «sessions en journée ou le soir», deux à trois millions de personnes pourraient être concernées par les programmes «d’endoctrinement» et «déradicalisation».

«C’est sans précédent et dépasse tout ce que la Chine a pu faire dans d’autres régions, Tibet compris», souligne M. Zenz, en pointant le déploiement d’outils technologiques de surveillance et de forces de police.

Sans précédent aussi, selon lui, les pressions sur les exilés.

Nijat, arrivé en France en 2007 avec un visa étudiant, a décidé de supprimer son compte WeChat au premier appel: une personne se présentant comme un policier, lui demandait copie de son passeport, de sa carte de séjour etc. «Il a dit que si je ne coopérais pas, ma famille aurait des problèmes».

Aujourd’hui Nijat ne sait pas ce que deviennent sa soeur, ses parents, qui ont demandé à son frère au Canada de ne plus appeler. «Ma soeur est tout le temps interrogée».

Pour Thierry Kellner, cette surveillance n’est pas réservé aux Ouïghours de France: «c’est une pratique très courante. En Belgique aussi par exemple».

Le ministère chinois des affaires étrangères s’est dit «non informé d’une telle situation».

«Le gouvernement chinois protège les droits légitimes et la vie privée de ses citoyens conformément à la loi», a déclaré un porte-parole interrogé par l’AFP.

Adil, jeune homme au regard doux, a, lui, quitté la Turquie après que ce pays, qui traditionnellement défendait les Ouïghours, se fut engagé auprès de Pékin, l’été dernier, à éliminer les forces «anti-chinoises» sur son territoire.

Réfugié politique en France, il brandit les photos de sa grand-mère et de son frère, «internés dans un camp», affirme-t-il, et se désole de ne pas savoir ce que sont devenus son frère et son ami laissés derrière lui en Turquie.

«On ne peut pas et on ne veut pas appeler pour ne pas mettre les familles en danger», souligne son traducteur, «Antoine», en France depuis 19 ans et très remonté contre «l’occupant chinois venu au Xinjiang pour en contrôler les richesses» (pétrole, minerais), qui «interne sans raison» et «dénie tout droit» aux minorités.