Le Xinjiang sous la chape de « rectification. »

Questionchine, 06.08.2018


Depuis 2012, les informations directes venant de Chine sur le Xinjiang se font de plus en plus rares. Cette tendance à l’omerta s’est encore aggravée depuis 2016, année de l’affectation de Chen Quanguo à la tête de la province. Mais récemment, le procès à Zharkent d’une chinoise d’origine Kazakhe, ancienne surveillante d’un camp de rééducation au Xinjiang et arrivée en fraude au Kazakhstan a jeté une lumière crue sur les méthodes de la Chine.

Nous l’écrivions dans une note de janvier 2017 (lire : Au Xinjiang, Chen, le très efficace nouveau secrétaire général mêle répression et action sociale directe.), dès son arrivée, Chen entré au Bureau Politique au 19e Congrès, a mis en œuvre une stratégie stricte d’encadrement des populations Han et Ouïghour, en instituant une étroite supervision des sorties de la province par un contrôle des passeports détenus par la police.

En même temps, il a mis en place un « pré-quadrillage » des zones urbaines, surveillées jour et nuit par des patrouilles de police et des caméras, le tout appuyé par un réseau de postes de premier secours équipés de services d’urgence sociaux, y compris des trousses de premiers secours, chaises roulantes, brancards, aides médicaux et même des prises pour recharger les téléphones portables. Sur ordre, ces points d’appui peuvent se transformer en postes de contrôle de sécurité anti-terroriste partie d’un réseau de quadrillage des rues capable de bloquer tout mouvement urbain en un clin d’œil.

Alors que la police a lancé une vaste campagne de recrutement de centaines d’auxiliaires, dans la seule ville d’Urumqi où Chen Quanguo est bien décidé à éviter que ne se reproduisent les émeutes des Ouïghour contre les Han de 2009, près de 1000 postes de ce type ont été installés. Au nom de la lutte anti-terroriste, les communications et internet sont surveillées et éventuellement bloquées.

Il reste que le souci d’efficacité, de mise aux normes et d’éradication de la menace islamiste produit des abus et des effets pervers. Plongeant la région dans un engrenage répressif sans mesure, articulé à rafles indiscriminées de suspects à partir d’encouragements à la délation, la stratégie de quadrillage opaque exilant les suspects dans des camps secrets à des fin de rééducation, soulève des interrogations dans la vaste mouvance des organisations de droits de l’homme.

Risques terroristes et rectification politique et culturelle.

L’ONG « Human Right Watch » citée par un article du journal Le Point de février 2018, décrit l’obsession sans limites de surveillance, de quadrillage et de mise aux normes des Ouïghours, citant l’utilisation à large échelle de la reconnaissance faciale et « la collecte généralisée de l’ADN de tous les habitants sous couvert d’examens médicaux gratuits. »

Maître de conférences en sciences sociales à l’Institut européen de théologie de Korntal en Allemagne, Adrian Zenz, dont le travail s’est d’abord focalisé sur le Tibet, évoque aussi « un réseau de camps de rééducation politique » sans cependant pouvoir préciser le nombre d’internés qu’il situe entre 120 000 et un million. Un rapport de l’ONG Chinese Human Rights Defenders (CHRD) dont l’objet est de promouvoir la démocratie, l’état de droit et l’activisme politique en Chine, souligne qu’en 2017 dans la seule province du Xinjiang qui représente à peine 1,5% de la population chinoise, a été le théâtre de 21% des arrestations opérées dans le pays.

Il est un fait qu’au Xinjiang, où le parti est sous la double pression, d’une part de la menace terroriste de l’Islam radical depuis les foyers d’Asie Centrale, du Pakistan et d’Afghanistan et, d’autre part, d’une revendication de sécession du « Turkestan Oriental », l’ambiance politique n’est pas à la souplesse. Selon des témoignages recueillis par Radio Free Asia, qui relayent des informations de Ouïghour, les suspects sont arrêtés de nuit par la police et disparaissent.

En décembre 2015, Pékin avait expulsé Ursula Gauthier qui après le grave attentat à la machette de la mine d’Aksu du 18 septembre 2015 (50 morts en majorité des Han dont 10 policiers) avait, dans un article du Nouvel Observateur accusé le gouvernement chinois de brutalités indiscriminées, confondant menées terroristes et réactions des populations Ouïghour excédées par le poids des quadrillages policiers.

Compte tenu du très lourd bilan de l’attentat d’Aksou, l’accusation du Nouvel Obs était mal passée à Pékin. Après avoir refusé de s’excuser, la journaliste française avait du quitter la Chine. Lire : Expulsion de la journaliste Ursula Gauthier.

« Centres de rééducation » ou répression carcérale ?


Alors que jusqu’à présent le régime avait nié leur existence, le 23 juillet, la presse officielle a longuement justifié les camps d’internement des Musulmans ouïghour en arguant de la nécessité de rééduquer les islamistes radicaux, y compris en invitant dans les camps des religieux « pour rectifier leur pensé extrémiste ».

Mais, depuis le Kazakhstan s’est diffusée une autre musique à l’occasion du procès à Zharkent de Sayagul Sauytbay, 41 ans, chinoise d’origine Kazakh qui dit avoir été employée dans un camp de rééducation avant de venir demander asile en avril dernier au pays de ses racines, après que son passeport lui avait été confisqué.

Harcèlements ethniques et religieux.

Menacée d’expulsion vers la Chine, l’ancienne surveillante dont l’avocat dit qu’elle risquait d’être torturée et de disparaître pour avoir révélé des secrets d’État si elle était extradée, dénonçait la détention de milliers de kazakhs dans des conditions qui n’étaient pas celles de la rééducation, mais plutôt celles d’une déportation ethnique et religieuse avec pour les récalcitrants [1] des répressions pouvant aller jusqu’à la mise au secret avec privation d’eau et de nourriture.

Selon son témoignage, les hommes Kazakhs étaient enlevés à leurs familles, certains condamnés à mort uniquement sur suspicion de terrorisme ou parce qu’ils avaient communiqué avec leurs familles au Kazakhstan.

Toutes ces informations levant le voile sur une province mise au secret par Chen Quanguo dessinent l’image d’une mise aux normes radicale dont le Wall Street Journal avait révélé les aspects en publiant en décembre dernier le reportage de deux journalistes qui avaient traversé la province d’est en ouest.

A Urumqi, ils avaient noté des scanners de reconnaissance faciale aux stations service et aux postes de sécurité quadrillant la ville, des logiciels équipant les téléphones des policiers pour traquer les conversations cryptées, le fichage systématique des Ouïghour dont les passeports sont parfois confisqués et les déplacements contrôlés.

Selon l’article, « pour Darren Byler, un chercheur en anthropologie de l’université de Washington qui a passé deux ans au Xinjiang pour y étudier les migrations, le parallèle contemporain le plus proche avec cette situation se trouve en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, où le gouvernement israélien a instauré un réseau de postes de contrôle et de surveillance biométrique pour noter les faits et gestes des Palestiniens. »

Au Xinjiang la surveillance s’articule aussi aux critères de la pratique religieuse, à ceux du port de la barbe et du style des vêtements, en fonction de quoi la population ouïghour est classée par niveau de risques posés à la société.

Le Xinjiang laboratoire d’une rectification nationale ?

Pour les plus pessimistes comme Zhu Shengwu, un avocat chinois, défenseur des droits de l’homme, qui a eu à traiter des cas de surveillance, la mise aux normes sécuritaire et culturelle du Xinjiang préfigure celle que le régime envisage d’instaurer dans tout le pays. « Ils ne cessent de tirer des leçons de la mise sous pression de la population au Xinjiang, pour les appliquer dans l’est du pays » (…) « Ce qui se passe au Xinjiang, c’est ce qui attend tous les Chinois ! ».

La dernière incidence de mise aux normes dont les effets visibles ciblent brutalement toute critique s’inspirant des modes de pensée politiques occidentaux est la toute récente disparition de Sun Wenguang. Agé de 84 ans, professeur de physique à la retraite depuis 1994, signataire en 2008 avec Liu Xiaobo de la Charte 08 réclamant les élections libres, fervent admirateur de Zhao Ziyang, réformateur politique décédé en 2005, ayant passé les 15 dernière années de sa vie en résidence surveillée, Sun Wenguang a disparu depuis le 4 août.

La veille, la police qui écoutait ses conversations, avait brutalement fait irruption chez lui à Jinan interrompant une interview qu’il donnait à Voice of America où il critiquait les largesses financières accordées par le pouvoir à l’Afrique alors qu’en Chine même nombre de réformes sociales restent à financer.

Mais, signe que l’excès de contrôle ethnique et religieux persécutant une partie de la population produit des effets pervers, instillant une rebuffade anti chinoise même dans un pays membre de l’Organisation de Coopération de Shanghai et fortement dépendant des investissements de Pékin, le 1er août le tribunal de Zharkent n’a pas extradé Sayagul Sauytbay. Mise en liberté sous caution, elle a été autorisée à rester au Kazakhstan où elle a demandé asile.