La vie quotidienne des Ouïghours, cibles constantes de la répression chinoise

Novastan, 08.05.2018

Dans un article publié sur le site Living Otherwise, Darren Byler, doctorant à la Faculté d’anthropologie de l’Université de Washington, et la photojournaliste Eleanor Moseman rapportent les conditions de vie actuelles des jeunes ouïghours, après la déclaration par les autorités chinoises d’une « lutte contre le terrorisme » dans leur région. Par ces termes, Pékin désigne l’ensemble des mesures de sécurité extraordinaires, adoptées en 2014 en réponse à une série d’actes terroristes perpétrés dans la région autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest du pays.

Novastan reprend et traduit un article publié initialement sur CAA Network

Cette croisade contre le terrorisme a débuté en Chine en mai 2014 et a profondément bouleversé la vie quotidienne des Ouïghours. Elle a en effet entraîné une série de mesures visant à renforcer la sécurité de manière intensive, des interventions régulières au sein même des domiciles, des arrestations en masse de milliers de jeunes ouïghours soupçonnés d’ « extrémisme religieux ». Alors que la plupart d’entre eux n’aspirent qu’à vivre selon leur foi, à savoir le hanafisme, l’une des quatre écoles sunnites, les autorités considèrent leur culte comme une menace pour la souveraineté du gouvernement chinois. Ils exigent que les musulmans ouïghours ne pratiquent leur religion qu’en suivant les dispositions fixées par les travailleurs sociaux et sous contrôle policier. La politique de formation et les normes régissant la vie religieuse démontrent que le gouvernement préférerait que les Ouïghours abandonnent leurs traditions islamiques multiséculaires au profit des valeurs culturelles des Hans, l’ethnie historique et majoritaire en Chine.

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Pour parvenir à ce projet de « remaniement du peuple », le territoire ouïghour a été transformé en véritable État policier. La majorité des migrants ouïghours ayant quitté leurs localités a été forcée d’y retourner, et de strictes mesures de sécurité ont été adoptées sur l’ensemble du territoire du Xinjiang, subdivision chinoise de l’Asie centrale. Certains éléments de décoration extérieure s’y sont propagés dans les villages, sensés rappeler aux autochtones que leur vie a changé. Ainsi, dans les rues, les drapeaux chinois sont autant de signes de loyauté des habitants et des chefs d’entreprise au régime de Pékin. Dans le même temps, ils témoignent de leur haine des « mauvaises » formes d’islam et d’idéologie politique. Des douanes et des barrages de contrôle ont été installés à chaque entrée et sortie de ville, de marché, de bâtiment. Pas question de les franchir pour ceux qui ne sont pas en règle : ce qui signifie qu’il est parfois impossible pour les Ouïghours qui vivent d’un côté d’une ville d’en rejoindre l’autre partie pour visiter un proche ou faire un achat. Les Hans et les touristes, en revanche, franchissent sans le moindre souci ces barrages.

Amour et peur s’entrecroisent dans la vie quotidienne

Certains clichés pris à la fin de l’été 2017 par la photojournaliste Eleanor Moseman témoignent de l’influence des mesures de sécurité sur la vie des familles ouïghoures établies dans ces localités. Le reportage photographique montre comment amour et peur se croisent et s’entrelacent dans la vie quotidienne de deux jeunes Ouïghours, symboliquement baptisés par les auteurs Goulnar et Mehmetjan, mais aussi dans le quotidien de leur entourage. De Tourfan à Hotan, nombreuses sont les familles de fermiers auxquelles il manque des maris, des fils ou des pères, moisissant dans les prisons chinoises. C’est sur les femmes et sur les quelques hommes toujours en liberté, que repose désormais le devoir de protection de la famille. La population pleure ceux qui ont été arrêtés ou portés disparus, et vit continuellement dans la peur de perdre ceux qui sont toujours là. L’influence de l’État policier s’insinue aujourd’hui au sein même de l’intimité des familles, et la guerre que livre Pékin à cette ethnie accentue toujours plus le traumatisme psychologique et la peur quotidienne.

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Dans le sud du Xinjiang, la moindre ville est affublée de drapeaux rouges aux cinq étoiles jaunes et d’affiches des chefs du parti communiste.
Eleanor Moseman

Des milliers de personnes arrêtées pour  « trouble à l’ordre social »

Le gouvernement ne se contente pas de contrôler la vie quotidienne des autochtones, il surveille aussi leurs communications via les nouvelles technologies. L’application de messagerie WeChat permet aux autorités de voir ce que les Ouïghours disent entre eux et publient sur des chats privés. Des milliers de jeunes ont ainsi été arrêtés après s’être exprimés en ligne. La plupart d’entre eux sont accusés de double discours, montrant patte blanche en public mais critiquant la politique du gouvernement sitôt qu’ils se considèrent entre amis. Depuis mars 2017, des milliers de personnes, âgées de 15 à 55 ans, ont été appréhendées et placées en détention dans des « camps de rééducation ». La plupart d’entre eux, principalement parmi les plus jeunes, se sont par la suite vu infliger 5 à 10 années d’enfermement supplémentaires pour « trouble à l’ordre social » et « double discours ». Ils se retrouvent qualifiés d’ « extrémistes » pour avoir écouté des prêches non autorisés ou pour avoir troublé les prières d’autres musulmans, et les autorités espèrent ainsi les rééduquer en leur infligeant de lourdes peines de travail.

 

L’application de messagerie WeChat, utilisée par des milliers de personnes en Chine, est surveillée par les autorités.
Eleanor Moseman
Beaucoup d’Ouïghours s’inquiètent par ailleurs de la hausse du nombre d’enfants abandonnés ou sans abris et de son effet destructeur sur la société. Très souvent, lorsque la police arrête l’adulte d’une famille, des employés du gouvernement font irruption dans celle-ci pour emporter les enfants et les placer dans des orphelinats publics. Ceux-ci sont réputés être pleins à craquer, de sorte que les enfants y sont parqués comme des bêtes. Pour les protéger, il n’est pas rare qu’ils soient envoyés chez des parents sitôt la nouvelle de l’arrestation connue. Mais parfois, les conditions de vie misérables dans lesquelles se retrouvent ces familles contraignent les enfants à travailler pour gagner leur pain. Ce que craignent par-dessus tout les parents avec lesquels se sont entretenus les auteurs, c’est que leurs enfants ne se retrouvent dans les orphelinats chinois ou dans la rue.

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De nombreux enfants Ouïghours se retrouvent orphelins de l’un de leurs parents, voire des deux.
Eleanor Moseman

Une pression constante sur la population

Depuis le début de cette « lutte contre le terrorisme », le temps semble s’être ralenti dans la région. Un simple déplacement en ville ou un banal accès à des services, depuis l’approvisionnement à une station-service jusqu’à l’accueil dans un hôpital, nécessitent une infinie patience. Les contrôles de sécurité peuvent transformer une promenade dans un parc en un enfer de plusieurs heures. Tout passant est analysé aux rayons X, ses documents d’identité sont scannés et les sacs systématiquement fouillés. Les expressions de mécontentement n’entraînent que des contrôles supplémentaires de téléphone, des interrogatoires, voire parfois, des arrestations. Ces contrôles rappellent à la population locale qu’elle est en permanence sous la menace de suspicion pour « prêche extrémiste » ou « propagation d’idées terroristes ». Et il n’est pas rare que les autorités chinoises poussent le vice jusqu’à prétendre, via des affiches et des slogans, que ces mesures ne servent qu’à la protection et au bien-être des Ouïghours eux-mêmes.

Entrer ou sortir d’un lieux public donne souvent lieu à d’interminables files d’attente.
Eleanor Moseman

La lutte contre le terrorisme présumé entraîne de lourdes conséquences sur la vie de famille des autochtones. Dans nombre de villes, pas moins d’un foyer sur deux a vu l’un de ses membres arrêté, en majorité parmi les jeunes hommes. Ceux qui restent sont soit étudiants, soit employés de police, bien que même ce dernier statut n’assure pas une pleine protection.

Beaucoup de femmes, dépourvues de leur mari, se voient contraintes de multiplier les emplois dans des petites entreprises, car les limitations de travail et de déplacement, ainsi que les arrestations en masse, diminuent les revenus des familles ouïghoures. Dans le même temps, une participation aux événements publics est de plus en plus exigée, qu’il s’agisse de festivals de danse ou de réceptions politiques en tout genre, ce qui procure un second souffle à certains secteurs économiques au détriment d’autres.

De nombreuses femmes doivent subvenir seules au besoins de leur famille.
Eleanor Moseman
Des familles aux vies éclatéesAuparavant, les minorités ethniques vivant dans ces localités avaient obtenu le droit d’avoir plusieurs enfants et de nombreux foyers ouïghours en comptaient trois, à l’image des parents de Goulnar. Mais il y a peu, cette ligne politique a été modifiée et les autochtones, à l’instar des familles Hans, ne peuvent plus aujourd’hui n’avoir que deux enfants. Dans la majorité des familles ouïghoures, on ne peut offrir d’éducation qu’à l’un d’entre eux, tandis que le second se voit contraint de travailler pour subvenir aux besoins des siens. Ainsi, tandis que tant de jeunes hommes sont condamnés à l’oubli dans les cachots chinois, ceux qui restent doivent travailler davantage encore et abandonner leurs rêves d’aller à l’université.

Les femmes ayant perdu mari, fils et frères comptent les unes sur les autres pour gérer leur peine. Mais pour autant, elles savent pertinemment que personne ne peut aider ceux qui sont retenus en détention. Dans le cas de Goulnar, elle va devoir se faire à l’absence de son compagnon. Il a écopé de six mois d’enfermement pour « détention de matériel suspect » se trouvant sur son téléphone. La mère de la jeune femme avait tenté de la convaincre de ne pas s’attacher à cet homme – non pas à cause des soupçons de terrorisme qui pèsent sur lui, mais simplement parce qu’il provient d’une famille encore plus pauvre que la sienne. Mais rien n’y a fait, car il était son meilleur ami. Aujourd’hui, Goulnar se sent plus proche de lui, utilisant les vêtements que le jeune homme lui a confectionnés comme s’il s’agissait d’une armure.

Des valeurs culturelles et religieuses en péril

Un jeune garçon de la famille de Goulnar n’a pas vu son père depuis près de six mois. On l’a arrêté pour avoir prié dans la mosquée locale. Sa famille ne sait même pas s’il sera libéré un jour. Très souvent, les familles ne peuvent pas rendre visite ou entrer en contact avec les prisonniers ou les disparus. Et si les questions au sujet des parents détenus sont jugées trop nombreuses, elles provoquent de nouvelles arrestations, dans lesquelles il ne faut bien sûr en aucun cas voir l’action des autorités, faute de quoi les soupçons d’antipatriotisme et d’insoumission se mettent à pleuvoir.

Ce jeune garçon ouïghour n’a pas vu son père depuis près de six mois.
Eleanor Moseman

Nombreux sont les enfants ouïghours orphelins de l’un de ses parents voire des deux. C’est presque devenu une chance de pouvoir grandir dans sa famille. Au Xinjiang, tous les élèves suivent un enseignement en chinois. Les professeurs leur demandent souvent de parler de l’activité de leurs parents. Beaucoup d’entre eux craignent que la prochaine génération ne puisse plus parler dans le dialecte ouïghour, ni ne puissent conserver les valeurs culturelles et religieuses de leur peuple. En même temps, la violence vécue par ces enfants les force à être pleinement conscients du pouvoir en place. La peur est omniprésente.

Beaucoup de jeunes Ouïghours préfèrent repousser le mariage et tenter leur chance dans les villes en tant qu’étudiant ou travailleur migrant. Mais une fois confrontés à la réalité des limitations de déplacement et de l’emploi en masse de jeune main d’œuvre dans les exploitations agricoles, ils sont nombreux à abandonner leurs rêves et à changer de projet de vie. En ce qui concerne Mehmetjan (sur la photo ci-dessous), ses parents ont insisté pour qu’il reste travailler dans la ferme familiale et se marie à une fille du village. Le destin s’est acharné en envoyant sa précédente compagne rejoindre la ville en quête de nouvelles perspectives, forçant les adieux.

Continuer à vivre malgré tout

La lutte contre le terrorisme sert également de prétexte au gouvernement pour surveiller les mariages ouïghours et s’assurer qu’ils ne soient pas « trop islamiques ». Ainsi, le mariage de Mehmetjan fut une fête où la nourriture et les boissons était abondantes, plutôt que comme une simple cérémonie approuvée par les oulémas. Les fonctionnaires publics sont présents et exigent qu’on y danse et joue de la musique, dans le but d’empêcher tout signe religieux considéré comme « extrémiste ».

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Les jeunes comme Mehmetjan s’entraînent à la plus grande prudence pour ne pas paraître suspect lorsque les autorités locales procèdent au contrôle régulier de leur domicile. Ils sont en outre tenus de participer à des assemblées de formation politique et à des « soirées patriotiques dansantes » organisées par le gouvernement.

Des fonctionnaires publics sont présents lors des mariages et s’assurent qu’on y danse et joue de la musique.
Eleanor Moseman

Les Ouïghours tâchent de continuer à vivre, s’évertuant à faire abstraction des sentiments d’angoisse et de perte qui rythment leur quotidien. Des décennies de privations toujours plus fortes et de domination par le gouvernement les ont forcés à s’adapter pour survivre. Il leur reste toujours leur langue, leurs chansons et leurs amis. Et quand leur autonomie et leurs droits s’amenuisent, ils se réfugient dans l’amour et le réconfort.

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Edité par Daisy Lorenzi