“La Chine met en place un véritable système orwellien au Xinjiang”

La Libre, 27.04.2018

By Sabine Verhest – Vanessa Frangville est titulaire de la Chaire d’études chinoises à l’Université libre de Bruxelles et directrice du centre de recherche EASt. Nous l’avons interrogée sur la stratégie chinoise dans la région turcophone du Xinjiang, à la veille d’une manifestation, vendredi matin à Bruxelles, en faveur des droits de la minorité musulmane ouïghoure.

La situation se détériore particulièrement au Xinjiang depuis 2016, pour quelles raisons ?

Un nouveau secrétaire du parti communiste de la région a été nommé à l’été 2016. Après avoir officié au Tibet, Chen Quanguo a développé une politique de sécurisation du Xinjiang. Il a déployé les forces policières sur l’ensemble du territoire et renforcé le contrôle social, en installant des dispositifs de suivi GPS sur les voitures et en organisant un plan de collecte à grande échelle d’ADN et d’échantillons biométriques notamment. Les mesures se sont enchaînées depuis son arrivée. N’importe qui peut être intercepté par la police dans la rue et son téléphone portable examiné. Avoir une page du Coran suffit à être arrêté. La majorité vit dans la menace constante. Chen Quanguo met en place un véritable système orwellien au Xinjiang.

Que sait-on des camps de rééducation ?

On ne sait pas précisément combien ils comptent de détenus. Certains les chiffrent à 120 000, d’autres à 800 000, voire plus. Peu de témoignages ont été recueillis de personnes qui en étaient sorties. Mais une série de règles ont été édictées, comme l’interdiction d’aller à la mosquée avant 18 ans ou de faire le ramadan et/ou de porter le voile pour les fonctionnaires. Il semble que la rééducation vise surtout les Ouïghours qui ont une pratique religieuse quotidienne ou qui sont soupçonnés d’avoir fréquenté des écoles islamiques. Mais des gens y sont aussi détenus pour des raisons purement politiques. Et ces mesures d’internement sont prises contre une personne à travers la détention de sa famille entière, y compris des enfants…

Pourquoi mettre en place une politique de répression tous azimuts, qui ne peut mener qu’à la radicalisation, voire à des actes terroristes ?

Pour que la prophétie se réalise et que la menace devienne réelle. Il existe certainement des cellules terroristes, mais en nombre bien plus réduit que ce que veut faire croire l’État chinois. Il fait croire à une menace, il la laisse se développer et revient avec des mesures répressives justifiées par ces menaces devenues réelles. On est dans la politique de l’étouffement, avec une systématisation des arrestations des moindres voix contraires à ce que l’État veut faire croire, c’est-à-dire que sa politique ethnique marche extrêmement bien, que la société chinoise est harmonieuse et que ceux qui mettent cela en doute créent de l’instabilité, sont séparatistes, voire islamistes. La Chine profite d’un sentiment antimusulman mondial. Mais ces politiques créent des situations qui ne peuvent qu’aboutir à des résultats complètement opposés à ce que cherche à faire l’État chinois. Ce resserrement insensé, de l’extérieur, ne fait pas sens.

Lorsque le président Xi Jinping parle des “relations harmonieuses au sein de la grande famille”, les Chinois sont-ils dupes ?

Bien sûr que non. Par contre, ce qu’ils croient effectivement, c’est que celui qui s’oppose à ce discours menace la stabilité sociale, est un ennemi de l’État et donc de la société chinoise. Tout cela est alimenté par le racisme interne entre minorités et entre les minorités et la majorité han. On observe une stigmatisation dans les médias et dans la vie quotidienne. Les gens vivent de façon ségréguée, la suspicion s’installe donc vite.

Pourquoi les Ouïghours de l’étranger, les étudiants en particulier, sont-ils incités à rentrer au pays ?

On surveille et contrôle mieux les Ouïghours quand ils sont à portée de main. Surtout les jeunes, qui parlent généralement plusieurs langues, ont des amis à l’étranger, utilisent Facebook et Twitter, et ont des facilités à communiquer avec l’extérieur. Cette stratégie s’inscrit aussi dans un contexte plus large de faire revenir les étudiants de Chine vers la Chine. On est dans une période de durcissement et, classiquement, il est plus dur de sortir et de rester dehors. L’attention est renforcée sur qui peut quitter le pays, qui va répandre la bonne parole ou, en tout cas, ne pas donner une image négative de la Chine à l’étranger.

Il y a aussi des étudiants ouïghours, des doctorants en particulier, qui ont profité de leur séjour en Europe pour y rester, essayant de passer du statut d’étudiant au statut de réfugié, avant d’acquérir un passeport local. La seule façon de les obliger à rentrer, c’est de menacer les familles au Xinjiang ou d’agir sur leur passeport chinois qu’on ne leur renouvelle pas. Ces jeunes constituent une force économique pour la Chine et, avec un bon lavage de cerveau idéologique au cours d’un petit séjour en camp, ils peuvent toujours être utiles. Beaucoup sont partis avant 2016, ou peu avant que la politique de contrôle panoptique et le système orwellien ne soient mis en place par Chen. Ils sont appelés à revenir pour être mis au diapason.

Les pressions et menaces n’ont-elles pas plutôt pour effet de renforcer l’opposition et la cohésion de la diaspora ?

La diaspora ouïghoure est idéologiquement très divisée dans l’ensemble, par rapport à la religion ou à la place de la femme dans la société par exemple. Le Congrès mondial ouïghour (WUC) n’a jamais réussi à faire ce que le Dalai-Lama a réussi avec les Tibétains : mobiliser l’ensemble de la diaspora. Mais, à cause des procédés chinois actuels, elle commence à s’unir. Une certaine solidarité se crée, en particulier entre les jeunes, qui communiquent de Finlande en Belgique, d’Allemagne en France. La Chine, qui surveille certainement ces réseaux, a des raisons de s’en préoccuper.

http://www.lalibre.be/actu/international/la-chine-met-en-place-un-veritable-systeme-orwellien-au-xinjiang-5ae1c3edcd702e6324e9e63b