Comment la Chine menace les musulmans ouïghours jusqu’en Belgique

La Libre, 27.04.2018

“Même en Belgique, je suis menacé par la police chinoise. À 10 000 km de là ! Notre système de sécurité est si fort qu’il peut se projeter partout.” Erkin – appelons-le comme cela (*) – est ouïghour, originaire du Xinjiang, région autonome turcophone dans l’ouest de la Chine. Réfugié en Belgique, il a trouvé un travail en Flandre et parle le néerlandais. Mais “où que tu sois dans le monde, jusqu’à ta mort, tu ne trouveras jamais la tranquillité” : tel est l’avertissement qu’“on” a voulu lui faire passer. La police chinoise l’a retrouvé. “J’ai reçu un premier message en 2013, me demandant ce que je faisais en Belgique. L’an passé, j’ai appris qu’elle avait rendu visite à plusieurs membres de ma famille pour demander des informations : mon adresse, mon e-mail, les coordonnées de mon employeur, le scan de mes papiers d’identité. Je n’ai rien envoyé.”

Une vaste collecte de renseignements

Erkin n’est pas le seul dans la situation. Les Ouïghours de Belgique, de France, d’Allemagne et d’ailleurs dans le monde sont joints par la police qui tient en otage leur famille restée au Xinjiang. Nous avons rencontré une dizaine d’entre eux, en Flandre, où ils vivent en majorité, à Bruxelles et en Wallonie. Réfugiés, étudiants, Belges naturalisés, ils témoignent de la manière dont la police chinoise resserre l’étau sur eux.

Parfois, le téléphone sonne; à l’autre bout du fil, la voix d’un policier : “on te passe ta maman, elle a quelque chose à te dire”. Et la mère de supplier son fils ou sa fille de se tenir à carreau, de rentrer au pays ou de collaborer. Une campagne d’intimidation qui permet d’établir un état des lieux de la communauté ouïghoure partout dans le monde. “Les policiers ont expliqué qu’ils devaient faire un dossier sur tous ceux qui avaient quitté le pays et recueillir des informations sur leur vie quotidienne”, rapporte Amina, arrivée en Belgique à la faveur d’un regroupement familial. Les requêtes policières sont variées : des copies de documents officiels, des adresses en Belgique (du domicile, de l’employeur, de l’école des enfants, etc.), des informations sur les activités d’autres Ouïghours, des photos.

Peridem, femme au foyer, a été contactée via l’application WeChat par des connaissances entrées dans les forces de l’ordre. “Elles m’ont dit que leur responsable les avait forcées à m’appeler. Elles voulaient mes coordonnées, celles de mes proches, de professeurs. J’ai envoyé ce qui me concernait, moi, mais pas le reste. Je leur ai dit que c’était illégal.”

Adil, bien qu’il soit de nationalité belge comme près de 1 400 Chinois naturalisés en cinq ans (2012-2016), s’est trouvé confronté à la même requête. La police a d’abord interrogé ses parents au Xinjiang : “que fait votre fils à l’étranger, a-t-il des activités politiques, quelles sont ses coordonnées ?” Plus tard, elle a récupéré le contact WeChat d’Adil sur le téléphone de son papa et l’a joint pour lui proposer “un soutien financier”“J’ai dit que j’avais un travail en Belgique et que je n’avais besoin de rien. Au départ, ces gens me parlaient de manière amicale. Mais après ils se sont énervés. Ils m’ont dit qu’ils collectaient des informations sur tous les Ouïghours de Belgique. Je leur ai répondu que je ne les aiderais pas, que j’étais belge, que je vivais dans un pays démocratique dont je ne voulais pas violer la Constitution. Ils ont alors confisqué le passeport de mes parents, puis de mon frère, et ont fait savoir qu’ils ne le récupéreraient que si je collaborais.” Ce qu’Adil a toujours refusé de faire. “Je n’ai aujourd’hui plus de contact avec ma famille.”

Que d’autres Ouïghours de Belgique, sous la pression, aient livré des informations à la police chinoise “est très probable”, nous dit une source sécuritaire, ajoutant que fournir quoi que ce soit, même une copie de sa propre carte d’identité, est déjà “très grave”“Le fait que les autorités chinoises ont ces dernières années cherché à exercer des pressions sur la diaspora ouïghoure, à la contrôler et même à l’intimider est confirmé par différentes sources. Pour cela, les autorités chinoises font appel à des espions ou à des personnes infiltrées qui sont elles-mêmes des Ouïghours”, nous explique-t-on au Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA).

Des proches envoyés en camp de rééducation

Pour mettre ces Ouïghours au pas, la police n’hésite pas à s’en prendre aux familles restées au Xinjiang, contraintes de couper tous les ponts avec eux. “C’est terrible quand votre mère que vous adorez vous dit de ne plus jamais l’appeler”, souffle Parhat, réfugié lui aussi. Les larmes de Peridem envahissent ses yeux quand elle raconte que ses frères et sœurs l’ont éliminée de leurs contacts sur WeChat. “On s’appelait tous les deux – trois jours. On était très proches les uns des autres”, relate-t-elle. “Essaie de nous comprendre”, lui a juste glissé une sœur.

“Si vous appelez des membres de votre famille, ils risquent d’être arrêtés et envoyés en camp de rééducation”, explique Erkin. Zarina, qui étudiait en Égypte avant de fuir vers la Belgique, égrène les noms des personnes détenues ou disparues de sa famille : son mari, sa maman, sa sœur, son oncle. Son frère, lui, est décédé en détention en février dernier. D’autres témoignages abondent en ce sens. “Ma sœur a été arrêtée parce qu’elle gardait une photo de moi dans son smartphone”, rapporte pour sa part Adil, tandis que Makinur a appris que son frère avait été arrêté quand elle est arrivée en Belgique pour y demander l’asile. “Une fois libéré, il m’a expliqué par WeChat qu’il avait été détenu à cause de moi et m’a rayée de ses contacts.”

Memet, dont le statut de réfugié a été aussi reconnu, est aujourd’hui dévasté par le chagrin. Il avait été arrêté pour avoir donné son avis sur la situation au Xinjiang à un journaliste de Radio Free Asia. Rongé par la culpabilité, il montre une photo de sa charmante sœur sur son téléphone. Il a appris qu’elle avait été arrêtée en janvier : accusée de financer “un terroriste”, pour avoir envoyé un peu d’argent à Memet, elle risque la prison à vie, voire la peine de mort.

Pour épargner les souffrances à leurs proches, certains ont fait le choix de rentrer au Xinjiang. “Le père malade d’une connaissance lui a demandé de rentrer de Malaisie où elle habitait. Il voulait qu’elle prenne soin de lui. Elle a pris l’avion, mais n’est jamais arrivée chez elle”, relate Peridem. “On sait que, quand ils rentrent, ils seront au minimum interrogés, beaucoup seront emprisonnés, voire torturés, ou disparaîtront”, rapporte notre source sécuritaire belge. Le passeport belge, pour ceux qui en détiennent un, ne leur serait d’aucun secours en Chine. Aussi certains sont poussés à collaborer avec les autorités en échange de leur liberté.

C’est pourquoi “mes parents m’ont dit de ne plus jamais rentrer”, souffle Peridem. “Je suis désespérée. C’est mon pays, j’ai la nationalité chinoise, je ne veux pas en changer. Bien sûr, j’aimerais vivre en liberté. Mais je n’ai jamais manifesté, je suis restée à ma place, bouche fermée, sans rien dire. J’ai peur de faire courir un danger à mes parents si je ne rentre pas.” En même temps, si elle retourne sur sa terre natale, seront-ils, sera-t-elle vraiment à l’abri ? Ces questions, insolubles, lui torturent l’esprit. Elle se sent piégée.

Une région littéralement quadrillée

La situation s’est considérablement détériorée au Xinjiang depuis 2016. De ce fait, si les Ouïghours ne reçoivent “pas automatiquement un statut de protection” en Belgique, “on peut toutefois constater que le taux de protection est assez élevé”, remarque-t-on d’ailleurs au CGRA.

Sous couvert de lutte contre le terrorisme, la surveillance a été généralisée dans cette région littéralement quadrillée; les camps de rééducation se sont multipliés pour y envoyer les “suspects”, des gens qui expriment leur identité religieuse, qui utilisent la langue ouïghoure ou qui ont de la famille à l’étranger. “Un simple appel international peut vous valoir la prison”, indique Imerov Abdymutalip, responsable de l’association des Ouïghours de Belgique. “Ce qui se passe là-bas est inimaginable. La Chine cherche à détruire notre identité. 

Malgré les violations objectivées par les associations de défense des droits de l’homme, les Ouïghours n’ont pas grand-chose à espérer du monde : nous sommes musulmans, les Chinois nous font passer pour des terroristes et personne ne nous aide, pas même les pays musulmans”, déplore Erkin. Ils sont tombés de haut quand ils ont constaté que le président égyptien Abdel Fattah al Sissi avait répondu à l’appel de son homologue Xi Jinping de les déporter vers la Chine.

Face à un pays dont la puissance n’est plus à démontrer, la question est aussi de savoir comment les autorités belges peuvent réagir face aux activités et intrusions chinoises sur notre territoire. “Cela doit se régler au niveau politique”, estime notre source sécuritaire. Or, il s’avère que Pékin émet souvent des menaces à l’encontre des autorités politiques et milieux économiques belges. Le mirage du marché chinois continuant à faire illusion, Pékin peut se permettre beaucoup de choses sans essuyer de réelles remontrances politiques et diplomatiques. Les Ouïghours “sont sacrifiés sur l’autel des relations économiques” avec Pékin.

Une manifestation à Bruxelles

Pour ne pas rester les bras croisés, ils font circuler une pétition, à l’attention du ministère belge des Affaires étrangères, demandant “urgemment aux dirigeants d’intervenir et d’évoquer cette question avec le gouvernement chinois”. L’Organisation des nations et peuples non représentés et le Congrès ouïghour mondial, eux, espèrent rallier quelques milliers de personnes lors de la manifestation qu’ils organisent ce vendredi dans le quartier européen de Bruxelles, “contre les camps de rééducation draconiens détenant près d’un million d’Ouïghours au Turkestan oriental” (comme on appelle aussi le Xinjiang). Un événement que les Chinois ont tenté de faire annuler par les autorités belges au motif que “ces gens sont des terroristes”.

Les Ouïghours figurent au top des préoccupations du régime chinois et de ses services. Erkin et Peridem ont annoncé qu’ils manifesteraient masqués, pour ne pas être reconnus par les agents qui ne manqueront pas de photographier les visages des participants. “La répression doit absolument s’arrêter”, soupire le premier. “Sinon nous allons finir par disparaître, et tous les autres groupes ethniques de Chine aussi.”

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