Ma journée en tant que musulman ouïghour en Chine

MEDIAPART, 01.04.2018

Joe Mackertich a pu passer une journée en tant que migrant du Xinjiang à Shanghai. Son traitement effroyable va montrer pourquoi les Ouïghours se sont révoltés en juillet 2009.

Par Joseph Mackertich

(Cet article a été publié originellement en anglais par The Week le 06 juillet 2009. Voir la version originale : http://www.theweek.co.uk/politics/21571/my-day-uighur-muslim-china )

Le week-end dernier, la province chinoise du Xinjiang a été secouée par des émeutes qui ont causé la mort de plus de 140 personnes – la pire violence du pays depuis l’incident de la place Tiananmen il y a 20 ans. La tragédie n’est pas une surprise pour quiconque connaît la société chinoise. La seule surprise devrait être que cela n’arrive pas plus souvent.

L’énorme région enclavée du Xinjiang ne fait partie de la Chine que depuis 115 ans, et c’est l’une des régions les plus instables d’Asie. Pour la plupart des Chinois, la région du nord-ouest se trouve à la fin du monde civilisé – l’endroit où les pans délabrés de la Grande Muraille disparaissent dans le sable. C’est aussi un lieu de barbarie, de déshonneur chinois et de dangers.

Wen Ding est une ressortissante chinoise qui vit au Royaume-Uni et qui a passé des années dans son enfance à se rendre au Xinjiang avec son père, un rédacteur en chef du journal de Beijing. « C’était tellement effrayant de marcher dans la rue », dit-elle à propos d’Urumqi, la capitale du Xinjiang. « Mon père et moi ne nous sentions vraiment pas les bienvenus, les gens semblaient dangereux ».

Comme j’avais les cheveux noirs et une barbe épaisse, je pouvais, brièvement, me faire passer pour un Ouïghour. Les stéréotypes de ce genre sur le Xinjiang abondent en Chine continentale. Demandez à un chinois Han au hasard ce qu’ils pensent des Ouïgours (majorité ethnique musulmane du Xinjiang) et vous apprendrez quasi certainement que : 1/ ils vendent de la drogue, 2/ ils portent des armes cachées et 3/ ils trouvent facile – voire appréciable – de tuer des gens.

J’ai expérimenté ce racisme ostensible et monstrueux alors que je vivais à Shanghai, après avoir rencontré deux boulangers du Xinjiang, récemment arrivés dans la ville, qui battait le pain ouïghour chaud à l’extérieur d’un restaurant. L’un d’entre eux, qui parlait le chinois, a insisté sur le fait qu’avec mes cheveux noirs et ma barbe épaisse, je pouvais facilement me faire passer pour un Ouïghour et me rendre ainsi compte du mauvais traitement que les Chinois Han réservent aux Ouïghours.

C’est alors que j’ai consciencieusement enfilé un chapeau traditionnel du Xinjiang, que l’on appelle doppa, et que je me suis mis au travail à vendre du pain. La plupart des clients ne semblaient pas remarquer mes traits occidentaux – il est évident qu’une barbe et un chapeau ethnique suffisent à être identifié en tant que minorité, en Chine. Les gens étaient bien plus brusques avec moi que lorsque je m’étais présenté comme un britannique. À un moment, un homme à vélo s’est arrêté en me pointant du doigt. “C’est un musulman”, a-t’il dit-il fièrement à sa petite amie, assise derrière lui.

Mais le pire restait à venir. Le lendemain, je suis allé dans un bazar en plein air, à côté de la boulangerie où j’avais travaillé la veille, pour acheter des cadeaux à ma famille. L’un des stands était tenu par une femme qui m’avait déjà repéré lorsque j’exerçais en tant que boulanger. Quand j’ai essayé d’acheter un de ces bibelots sans valeur, elle a détourné le regard et m’a dit : « Nous ne vous vendons pas aux gens de ton peuple ici ».

Ces attitudes et stéréotypes racistes qui les inspirent n’ont pas été inventés par des femmes de pêcheurs, mais bien par la fervente imagination du Ministère de la Propagande du gouvernement. Le Parti communiste préfère maintenir ses concitoyens dans une peur permanente, et quand ce n’est pas le Japon qui peut servir de bouc émissaire, le gouvernement recourt au Xinjiang. Les journaux chinois rapportent souvent des histoires de citoyens chinois Han agressés ou assassinés par des « séparatistes ouïghours » ou des « extrémistes ».

Il y a pourtant une pointe de vrai dans certains de ces tristes stéréotypes, car les Ouïgours sont souvent à la tête des (très petits) marchés de la drogue dans les villes chinoises. Cependant, à l’instar des Juifs de Florence au XIVe siècle qui se sont tournés vers les banques parce qu’ils n’était pas autorisés à faire autre chose, les Ouïghours, à l’extérieur de la province du Xinjiang, ne peuvent prétendre à rien d’autre que des emplois de petits chefs ou de vendeurs de matelas. Dans ce contexte, vendre de la drogue aux expatriés européens et américains de Shanghai est une proposition tentante et lucrative.

Une des raisons de leur discrimination est le fait qu’il ne ressemble aux Chinois. Leur physique s’apparente davantage aux peuples d’Asie centrale, de Turquie et même de Russie. La culture culinaire et esthétique ouïghoure (mode), est également très éloignée de tout ce qui existe à Shanghai ou à Pékin. La langue ouïghoure est plus proche de l’ouzbek que du chinois mandarin.

Sans surprise, la différence culturelle du Xinjiang a été réprimée de manière très brutale, pendant les sombres années de la Révolution culturelle. Le gouvernement, paranoïaque à l’idée de perdre le contrôle de cette région lointaine, compensait cela en réprimant avec fermeté toutes les formes d’activités non-communistes.

Des mosquées ont été détruites, des vêtements religieux bannis et des langues indigènes interdites. Sous Mao, l’économie du Xinjiang était si mal gérée que dans les années 1960, jusqu’à 60 000 citoyens ont fui le pays pour s’évader en Russie soviétique. Ces injustices, dissimulées derrière la promesse d’une autonomie des Ouïghours en 1949, jamais respectée, continuent d’alimenter la tension qui a éclaté si violemment ces derniers jours.

Au 21ème siècle, les Ouïghours sont officiellement autorisés à la liberté religieuse, mais il n’est pas nécessaire d’obtenir un diplôme en sociologie pour savoir qu’un mariage entre des croyances islamiques et une loi communiste ne sera jamais un mariage heureux.

En outre, alors que les travailleurs chinois Han se voient offrir des conditions généreuses pour les inciter à s’installer au Xinjiang, les Ouïghours, comme les Tibétains, eux, sont indéniablement traités comme des citoyens de seconde zone dans leur propre maison.

Comment ne pas comprendre que ce peuple mal traité soit très en colère de la situation et totalement indifférent à leur cause communiste. Nous ne pouvons que nous attendre à ce que l’effusion de sang se poursuive.

NOTE DE L’EDITEUR : Depuis la publication de cet article, le nombre de morts à Urumqi, capitale de la province du Xinjiang, s’élève à 156, selon les rapports officiels, et plus de 1.400 personnes ont été arrêtées pour avoir pris part à des émeutes dimanche. D’autres protestations de rue ont eu lieu mardi, principalement par des femmes ouïghoures se plaignant des arrestations arbitraires de leurs hommes par la police.

Ce témoignage date de 2009 alors que les conditions de vie des Ouïghours et la répression contre leurs pratiques culturelles et religieuses sont totalement niées et sont devenues même la cause pour les renvoyer en prison ou dans les camps de rééducation, accusés de séparatistes, voir terroristes depuis que Chen Quanguo, le nouveau secrétaire général de la région arrive au pouvoir en août 2016 après être apprécié par Xi Jinping par sa gestion brutale de l’autre région périphérique rebelle – le Tibet.