Des vacances d’été dans un goulag chinois pour musulmans

MEDIAPART, 13.03.2018

Les estimations indiquent qu’au moins 800 000 personnes, pour la plupart des Ouïghours, ont été incarcérées dans les camps de rééducation. En se basant sur la population actuelle des Ouïghours au Xinjiang, qui s’élève à quelque 11 millions d’habitants, cela équivaut à la détention extrajudiciaire de près de 10% du groupe ethno-national.

(Cet article a été publié originellement en anglais par Foreign Policy le 28 février 2018. Voir la version originale ici : http://foreignpolicy.com/2018/02/28/a-summer-vacation-in-chinas-muslim-gulag/)

Depuis l’annonce d’une « guerre populaire contre le terrorisme » en 2014, le Parti communiste chinois a créé un réseau sans précédent de camps de rééducation dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, qui ne sont rien de moins que des goulags ethniques. Contrairement aux campagnes chirurgicales (dans l’action dure et violente) de « frappes fortes » menées dans un passé récent, la guerre populaire utilise l’approche du « tapis de bombes » (bombardement par la communication propagandiste) dans la tumultueuse région frontalière de l’ouest du pays. Chen Quanguo, secrétaire du Parti au Xinjiang et architecte de ce programme de sécurité, a encouragé ses forces à « enterrer les cadavres des terroristes dans le vaste océan de la guerre populaire ». Mais la tentative de noyer quelques combattants a entraîné dans son sillage des milliers de personnes innocentes.

Des violences sporadiques secouent la région depuis le 5 juillet 2009, quand des Ouïghours, une minorité largement musulmane, sont descendus dans les rues d’Urumqi, la capitale régionale, pour protester contre le meurtre de leurs compatriotes travaillant dans la ville de Shaoguan. Les manifestations ont dégénéré en une émeute qui a fait 197 morts et près de 2 000 blessés avant que l’ordre ne soit rétabli. Depuis, l’insurrection s’est propagée au-delà de la capitale, et les escarmouches entre Ouïghours et forces de sécurité sont devenues monnaie courante.

Dans ce contexte de conflit prolongé et d’islamophobie croissante en Chine, les responsables du Parti communiste ont réagit en instaurant un état de surveillance. Au cours des 12 mois précédant le mois de septembre 2017, l’État-parti a annoncé la création de près de 100 000 postes d’agent de sécurité au Xinjiang. Chaque résident de la région s’est vu attribuer une étiquette « sûr », « normal » ou « dangereux », en fonction de paramètres tels que l’âge, la foi, les pratiques religieuses, les contacts étrangers et l’expérience à l’étranger. Ceux qui sont jugés dangereux, qu’ils soient ou non coupables d’actes répréhensibles, sont régulièrement détenus et emprisonnés sans procédure régulière.

Les estimations indiquent qu’au moins 800 000 personnes, pour la plupart des Ouïghours, ont été incarcérées dans les camps de rééducation. En se basant sur la population actuelle des Ouïghours au Xinjiang, qui s’élève à quelque 11 millions d’habitants, cela équivaut à la détention extrajudiciaire de près de 10% du groupe ethno-national.

Bien que les autorités chinoises soutiennent que ces camps de rééducation soient des écoles pour éradiquer l’extrémisme, enseigner le chinois et promouvoir une pensée politique correcte, Radio Free Asia a rapporté que les centres de détention sont surpeuplés et que les détenus sont maltraités. Ces informations sont confirmées par le témoignage d’un jeune Ouïgour étudiant aux États-Unis, arraché à l’université américaine où il étudiait et où je travaille, et incarcéré dans un goulag chinois. Il a partagé son histoire avec moi lors de quatre entrevues en 2017 et 2018. (En raison des risques pour la sécurité d’Iman – le gouvernement chinois a déjà ciblé les familles d’écrivains ouïghours – des pseudonymes ont été utilisés pour toutes les personnes.)

Iman, issu d’une famille ouïghoure de la classe moyenne, est venu étudier aux États-Unis il y a quelques années. Il a réussi dans le système éducatif chinois, obtenant même un diplôme d’une université dans l’est de la Chine. En 2017, Iman retourna en Chine pour les vacances d’été, prévoyant de passer du temps avec des amis sur la côte est avant de retourner au Xinjiang pour voir sa mère. Malgré la fatigue due au long vol, il était rempli de joie alors qu’il atterrissait dans la métropole chinoise où il avait déjà vécu pendant plusieurs années, malgré la discrimination qu’il allait probablement devoir affronter. Les minorités ethniques en Chine, et en particulier les Ouïghours, se voient souvent refuser des chambres d’hôtel.

Alors qu’il était encore attaché à son siège, un agent de bord s’approcha. « Ils te demandent », lui dit la femme. « C’est probablement juste un problème de visa. » Ses mots étaient de peu de réconfort – après tout, il possédait un passeport chinois.

Trois officiers chinois Han en uniforme de la police aux frontières attendaient le jeune étudiant ouïghour sur la passerelle d’embarquement. Placé en garde à vue, il fut soumis à une fouille des cavités corporelles et ses appareils furent contrôlés. « J’ai pensé à supprimer tous les fichiers sensibles avant le vol », se souvint Iman avec un sourire. Incapable de trouver des fichiers compromettants, un agent l’assaillit d’une déferlante de questions: « Que fais-tu en Amérique du Nord ? Où étudies-tu ? Nous avons trouvé des cartes de visite de professeurs chinois. Tu connais beaucoup de gens importants, n’est-ce pas ? »

Bien qu’énervé, Iman répondit à chaque question avec des réponses soigneusement construites. Les interrogatoires à l’aéroport n’étaient pas nouveaux pour le jeune homme – il avait été interrogé après son atterrissage en Chine l’année précédente – mais le protocole était différent cette fois-ci. L’inspection était beaucoup plus approfondie, les officiers plus méticuleux et moins amicaux. « Je savais que quelque chose n’allait pas lorsqu’un agent s’est mis à inspecter mes chaussures. Ils ont sorti les semelles, regardé à l’intérieur, les ont retournées et les ont violemment secouées. Cela ne s’est jamais produit dans le passé. »

Un autre policier s’approcha d’Iman et lui dit qu’il serait transporté vers une prison locale. Le jeune homme exigea une explication ou au moins une accusation formelle. On ne lui donna ni l’une, ni l’autre. « Puis-je au moins appeler ma mère ? » demanda Iman. « Je veux lui faire savoir que je suis arrivé en toute sécurité. » Sa demande fut refusée. « Voulez-vous l’appeler pour moi ? » plaida le jeune homme. L’officier rétorqua : « Non, nous ne pouvons pas l’appeler. La police locale au Xinjiang devrait la tenir informée. »

Iman fut détenu pendant neuf jours dans une prison locale pendant que les autorités frontalières contactaient les forces de l’ordre de sa ville natale au Xinjiang. Il était le seul Ouïghour dans une pièce de 34 personnes. Le neuvième jour de son incarcération, l’escouade de police du Xinjiang arriva. Ils menottèrent Iman et le transportèrent jusqu’à la gare. « Les menottes sont-elles nécessaires ? » demanda Iman. « Ne pose pas de questions », ordonna un officier. « Nous sommes indulgents – tu es censé être enchaîné, aussi. »

Les trois officiers Han de la ville natale d’Iman escortèrent le jeune homme dans un train à destination du Xinjiang. Mais avant, ces trois officiers avaient eux aussi leurs propres questions à poser. Ils demandèrent à plusieurs reprises à Iman s’il avait reçu un avis de son poste de police local demandant son retour avant le 20 mai 2017, en référence à un ordre régional exigeant que les Ouïghours étudiant en dehors de Chine rentrent dans leurs villes natales. Mais Iman ne l’avait pas reçu. Tous les quatre passèrent les 50 heures suivantes dans un compartiment-couchettes réservé au personnel de sécurité. Alors qu’ils s’installaient dans le train, l’un des officiers Han tendit à Iman, qui observe les lois alimentaires islamiques, un sac de pain. « C’était plus difficile que prévu de trouver de la nourriture halal dans cette ville. C’est le mieux que nous puissions faire. Ca doit durer jusqu’à ce que nous arrivions au Xinjiang. »

Les mains d’Iman restèrent liées pendant tout le voyage. Il était autorisé à quitter le compartiment seulement pour utiliser les toilettes, mais devait être accompagné d’au moins un officier à chaque fois. Lorsqu’il était éveillé, il passait son temps à lire les manuels qu’il avait apportés d’Amérique. « J’ai mis mes lunettes et lu pendant des heures. Je pensais que si j’avais l’air d’être studieux, les officiers ne me considèreraient pas comme une menace. »

Tous les quatre descendirent à Turpan, dans l’est du Xinjiang. « Mets ça, » aboya un officier en présentant une capuche de tissu épais à Iman. Les trois agents le conduisirent ensuite à un véhicule et partirent pour la ville natale d’Iman. La mauvaise aération sous la capuche était rendue encore plus étouffante par l’air vicié à l’intérieur du véhicule, la faim et la déshydratation. Iman commença à souffrir de sévères nausées. Les agents acceptèrent de retirer la capuche. Ses symptômes se calmèrent légèrement, et Iman commença à engager la conversation avec les officiers. Par coïncidence, leur chef était un ancien camarade de classe d’Iman, et ils se remémorèrent leurs journées d’école.

La camaraderie fut brève ; le véhicule entra dans le poste de police local. Ce fut au tour du chef de la police d’interroger Iman, qui mangeait son premier repas depuis qu’il avait atterri en Chine, un bol de soyman, un plat fait de petites nouilles plates mélangées à des légumes. Cependant, ce repas ne put empêcher l’attaque de panique qui allait s’emparer d’Iman. Au cours de ce troisième interrogatoire, Iman fut pris de vertiges et se mis à transpirer abondamment. « Je me sentais comme si je venais de jouer un match de football très difficile. Mon malaise provoquait des rires incontrôlables et la sensation que j’allais m’évanouir. »

Le stress s’intensifia lorsqu’il fut emmené au centre de détention, ou kanshousuo. « J’étais terrifié alors que nous approchions. » (Depuis que nous parlions, ce fut la première fois qu’Iman regarda le sol, évitant le contact visuel.) « L’enceinte était entourée de murs imposants. Des gardes militaires patrouillaient le long du portail métallique. A l’intérieur, il y avait peu de lumière. Il faisait si sombre, » continua-t-il.

On s’occupa de lui immédiatement. Un agent prit sa photo, mesura sa taille et son poids et lui dit de se déshabiller. Ils lui rasèrent également la tête. Moins de deux semaines auparavant, Iman était un étudiant diplômé prometteur dans l’une des meilleures universités de recherche des États-Unis. Maintenant, il était prisonnier dans un centre de détention extrajudiciaire.

Toujours en sous-vêtements, on attribua à Iman une cellule avec 19 autres hommes ouïghours. En entrant dans les quartiers, éclairés par une seule ampoule, un garde fournit à Iman un gilet jaune vif. Un détenu donna alors au jeune homme un short. Iman commença à examiner la cellule. La pièce carrelée était équipée de toilettes, d’un robinet et d’une grande plateforme-lit de style kang – supa en ouïghour – où tous les détenus dormaient. On lui fournit des accessoires basiques pour manger : un bol en métal fin et une cuillère.

La routine quotidienne était monotone et extrêmement scénarisées, selon Iman. « Nous étions réveillés tous les matins à 5 heures et avions 20 minutes pour nous laver. Cependant, les gardes ne donnaient que trois thermos d’eau chaude chaque jour pour 20 hommes. J’ai dû lutter avec les autres pour l’eau chaude. Je ne me suis pas baigné correctement pendant une semaine. Nous devions aussi faire nos lits. Les gardes contrôlaient notre travail : les coins devaient être fermes, et les deux couvertures, qui couvraient toute la plateforme, sans plis. Le petit déjeuner était servi à 6 heures du matin. Le menu était toujours le même: du moma, ou pain cuit à la vapeur. Après le petit déjeuner, nous marchions à l’intérieur de notre cellule, en récitant les règles en chinois: « Entraînez-vous durement, étudiez avec diligence. » Heu, je ne me rappelle pas de la suite. Je parie que c’est sur Baidu [moteur de recherche chinois]. En tout cas, nous marchions pendant des heures. Nous regardions ensuite des films de « rééducation » jusqu’au déjeuner. »

« Les vidéos montraient un imam nommé par l’Etat expliquant les pratiques religieuses légales et les interprétations appropriées de l’Islam. Parfois, les vidéos comportaient des sketches avertissant des conséquences de la participation à des « activités religieuses illégales », qui sont inscrites sur de grandes affiches à l’extérieur de chaque site religieux de la région. Dans un sketch, un jeune homme est appréhendé pour avoir étudié le Coran dans une école clandestine, une pratique que les autorités tentent d’éliminer. Nous regardions jusqu’à l’heure du déjeuner, où l’on nous servait à nouveau du moma et de la « soupe aux légumes », sans les légumes. Après le déjeuner, nous étions autorisés à nous reposer dans nos quartiers, mais nous avions uniquement la permission de nous asseoir sur la plateforme-lit ; se coucher était interdit. Après cette pause, nous répétions la même routine que le matin – toujours plus de marche et de vidéos – jusqu’à ce que l’on nous serve la même nourriture pour le dîner. Nous étions autorisés à dormir à partir de 20 heures, heure de Pékin, mais la lumière n’était jamais éteinte. » (Le fuseau horaire du Xinjiang est à deux heures de Pékin, mais le gouvernement impose une unique heure à travers tout le pays.)

Dans sa cellule bondée, Iman souffrait de la solitude et de l’isolement. Il était souvent trop décourageant de parler aux autres, dit-il, alors il gardait sa souffrance pour lui. « La plupart de mes compagnons de cellule avaient déjà été incarcérés depuis plus de deux mois sans avoir été officiellement inculpés. Je me suis lié d’amitié avec un homme d’une soixantaine d’années qui, pendant ma détention, a été condamné à six ans de prison. Son « crime » ? Avoir envoyé à sa fille un enseignement religieux [tabligh en ouïghour], une explication simple du Coran, mais non produite par un ecclésiastique nommé par l’Etat, en utilisant son téléphone portable. Elle l’a partagé avec un ami. Les autorités l’ont reconnu coupable de possession et de diffusion de contenus religieux extrémistes. »

Les jours dans le centre de détention s’accumulaient, sans qu’il ne puisse en entrevoir la fin. Trois jours se transformèrent en une semaine. Une semaine en 10 jours. Dix jours en deux semaines. Pourtant, Iman ne fut jamais formellement accusé. Bien que les détentions arbitraires et prolongées violent le droit international, en Chine, les forces de l’ordre peuvent détenir des « suspects majeurs » pendant 30 jours.

Au 17ème jour de son incarcération, Iman fut appelé par un gardien. « Prends tes affaires,” cria-t-il en remettant à Iman les vêtements qu’il portait à son arrivée. « Tu es libre. » Un groupe de surveillance de quartier, ou jumin weiyuan hui, de sa ville natale, vint au centre de détention pour escorter Iman jusqu’à sa maison, mais pas sans le remettre avant au chef de la police locale. L’homme regarda Iman et l’avertit: « Je suis sûr que ton expérience désagréable a provoqué chez toi quelques changements idéologiques, mais n’oublie pas : quoi que tu dises ou fasses en Amérique du Nord, ta famille est toujours là, et nous aussi. »

Trente jours après son atterrissage en Chine, Iman arriva finalement à la maison. Mais ici, il était maintenant derrière des barreaux électroniques. Sa carte d’identité de résident, qui serait scannée aux points de contrôle de sécurité omniprésents dans la région, contenait maintenant des informations sur son passé « criminel ». Pris au piège dans l’appareil de surveillance dystopique du Xinjiang, il ne serait plus autorisé à entrer dans les bâtiments publics, à emprunter les transports en commun, ou même à entrer dans un centre commercial.

Pourtant, à sa grande surprise, Iman fut autorisé à retourner aux États-Unis à temps pour le trimestre d’automne. Incapable de trouver une explication rationnelle à ce brusque changement de sort, Iman émit deux hypothèses : il n’avait en fin de compte commis aucun crime et fut jugé inoffensif, ou bien un parent éloigné travaillant dans les forces de l’ordre avait négocié sa libération et assuré son retour en toute sécurité à l’école.

Bien que libre, Iman fait maintenant face aux confins de l’exil. Il ne sait pas quand ou même s’il peut rentrer chez lui. Appeler ou envoyer un courriel à sa mère, qui est elle-même dans un centre de rééducation depuis octobre dernier pour avoir voyagé en Turquie, constitue un risque pour sa sécurité : contacter des proches à l’étranger est passible d’interrogatoire et de détention.

L’approche du Parti communiste chinois est radicale, mais les officiels ne sont pas près d’abandonner. Lors d’une réunion de sécurité récente à Kashgar au Xinjiang, un officiel chinois a déclaré à une foule d’Ouïghours: « Vous ne pouvez pas arracher une par une toutes les mauvaises herbes cachées dans les cultures. Vous devez les asperger de produits chimiques pour les tuer tous. »