La police chinoise demande des informations personnelles aux Ouïghours en France

MEDIAPART, 06.03.2018

Les officiers ont menacé de détenir les parents de ceux qui ne se conforment pas.

Au milieu d’une campagne mondiale de surveillance et de contrôle de la diaspora ouïghoure, la police chinoise exige que les Ouïghours vivant en France transmettent des informations personnelles, des photos et des documents d’identité – et dans certains cas, les informations personnelles de leurs conjoints français.

Les policiers des bureaux locaux de sécurité publique en Chine ont demandé aux Ouïghours français d’envoyer leurs adresses de la maison, de l’école et du travail, des photos, des scans de leurs cartes d’identité françaises ou chinoises et, dans certains cas, les cartes d’identité de leurs conjoints, leurs certificats de mariage s’ils étaient mariés en France.

La police chinoise a contacté les Ouïghours français directement par téléphone ou WeChat, une application de messagerie chinoise, ou a fait des visites aux membres de leur famille en Chine, demandant à leurs proches de transmettre ces demandes, selon des captures d’écran de WeChat.

Un Ouïghour vivant à Paris qui a maintenant la nationalité française a d’abord refusé de se conformer, puis a cédé quand des parents en Chine ont demandé à l’individu d’envoyer les informations et les documents, y compris l’adresse, le nom et l’adresse de l’école mais aussi le passeport français de l’individu.

“J’étais très, très en colère. J’ai dit: «Je ne suis pas Chinois, je suis Français, je n’ai rien à voir avec la Chine» », a déclaré à la FP Cet Ouïghour vivant à Paris, demandant l’anonymat. “Ma famille a dit très tristement, ‘Ouais, mais tu es Ouïghour et nous, on vit ici.'”

L’ambassade de Chine n’a pas répondu à une demande de commentaire. L’ambassade de France n’a pas réagi non plus.

Les Ouïghours sont une minorité ethnique turcophone concentrée dans la région nord-ouest de la Chine, au Xinjiang. Des centaines de personnes sont mortes ces dernières années au milieu d’une insurrection de faible niveau dans la région, car certains Ouïghours ont pâti de la politique de plus en plus répressive du gouvernement chinois. Les Ouïghours armés de couteaux ont commis plusieurs attentats terroristes dans les principales villes chinoises.

Mais l’année dernière, le gouvernement chinois a considérablement intensifié sa campagne contre les Ouïghours au Xinjiang, en construisant un système de surveillance numérique de haute technologie. Les autorités ont aligné des rues et des allées avec des caméras équipées de logiciels de reconnaissance faciale, créé une base de données ADN destinée à tous les résidents, étiqueté chaque résident comme «sûr» ou «dangereux» et installé des lecteurs d’identification aux arrêts d’autobus, gares et centres commerciaux. Et ceux jugés dangereux ne sont pas autorisés à entrer.

Des dizaines ou peut-être même des centaines de milliers de Ouïghours ont été amenés de force dans des camps de rééducation sans procédure régulière, où ils ont été détenus pendant des semaines, des mois ou indéfiniment. Certains sont morts dans les camps.

Le gouvernement chinois a également étendu cette campagne aux Ouïghours qui étudient ou travaillent aux États-Unis, en France, en Turquie, en Australie, en Égypte et ailleurs, et qui ordonnent aux Ouïghours de retourner chez eux et de menacer leurs familles s’ils ne s’y conforment pas. Certains de ceux qui sont revenus ont été arrêtés, détenus ou simplement disparus. La police égyptienne semble avoir coopéré avec les demandes chinoises, détenir et expulser des étudiants ouïghours.

FP a obtenu des preuves de quatre cas de policiers chinois demandant des informations personnelles aux Ouïghours français à partir de 2017. Les Ouïghours vivant à Paris ont déclaré qu’il y a beaucoup plus de cas et que la plupart des Ouïghours ont peur de parler de ce qui se passe, de peur que leurs familles en Chine soient envoyées dans des camps de rééducation.

Les policiers en contact avec les Ouïghours français ont fait des menaces explicites, selon les messages consultés par FP.

(Cet article a été publié originellement en anglais le 3 mars 2018 par Foreign Policy. Voir la version originale ici : https://foreignpolicy.com/2018/03/02/chinese-police-are-secretly-demanding-personal-information-from-french-citizens-uighurs-xinjiang/)