Images en rouge: culture han, artistes ouïghours, Nouvel An chinois

MEDIAPART, 24.02.2018

Auparavant, les Ouïghours se sont presque toujours abstenus de la fête du Nouvel An chinois. Tandis que cette année, ils étaient obligés de s’habiller en rouge et de coller des couplets rouges sur la porte de leur maison, d’assister à des célébrations de fabrication de boulettes, et auraient été forcés d’en manger sans demander si la viande utilisée était du porc pour “l’amour de la culture han”.

Darren Byler (雷风)

(Cet article a été publié originellement en anglais par Art Of Life in Chinese Central Asia le 23/02/2018. Voir la version originale : https://livingotherwise.com/2018/02/23/images-red-han-culture-uyghur-performers-chinese-new-year/)

Pendant que beaucoup de gens regardaient et discutaient de la politique raciale derrière l’utilisation du visage noir dans une représentation chinoise des femmes africaines au cours du gala du Nouvel An chinois, les femmes et les enfants ouïghours d’Asie centrale chinoise ont vécu une autre forme d’effacement ethno-racial. Contrairement aux années passées, cette année, les Ouïghours ont été invités à exprimer leur affinité avec les Han en participant à des événements culturels de ces derniers. Bien que le «Nouvel An chinois» ne soit pas une tradition exclusivement han, il est considéré comme non-islamique et perçu comme exclusivement han par la plupart des Ouïghours. Dans le passé, ces derniers se sont presque toujours abstenus de cette fête. Tandis que cette année, ils étaient obligés d’écrire des couplets rouges et de les coller sur les encadrements de leurs portes, d’allumer des feux d’artifice, de faire des boulettes et d’obliger leurs enfants à s’habiller en Han traditionnel et à interpréter les mythes culturels han. Comme on peut le voir dans le clip multimédia ci-dessus et les images ci-dessous, cette année était différente.

Une capture d’écran de l’une des nombreuses vidéos de célébration du Nouvel An chinois par les enfants ouïghours selon les rituels traditionnel han et le patriotisme chinois. © Darren Byler

Cette année, selon les rapports qui ont fuité de la région, des amendes ont été mises en place pour ceux qui n’ont pas montré leur fidélité à l’État en refusant de s’habiller en rouge et de coller des couplets rouges sur la porte de leur maison. Beaucoup de Ouïghours ont également été invités à assister à des célébrations de fabrication de boulettes aux côtés des Hans, et ils auraient été forcés d’en manger sans demander si la viande utilisée était du porc par peur d’être accusés de manque d’amour pour la culture han. Beaucoup de ceux qui ont participé à ces événements ont dit qu’ils pleuraient à l’intérieur tout en souriant à l’extérieur.

Les Ouïghours sont forcés à célébrer le Nouvel An Chinois

Cette année, si les Ouïghours ne participent pas à la Fête du Printemps, cela a été perçu comme un signe de rébellion et qu’ils devraient être envoyés dans des camps de rééducation fortifiés avec des centaines de milliers d’autres Ouïghours. Participer aux célébrations de l’Année du chien était considéré comme un moyen de déclarer que l’allégeance primaire devait être à l’État chinois et combien ce dernier voulait éliminer l’identité ouïghoure. C’est une façon de reconnaître que ce que les autorités chinoises ont fait à des centaines de milliers de pères, de frères et de fils au cours des quatre dernières années était justifié. C’est une manière de démontrer à quel point l’Etat a bien fait pour détruire les Ouïghours «terroristes, extrémistes et séparatistes» de l’intérieur, tout en sauvant le citoyen patriote chinois. Célébrer la Fête du Printemps avec les colons et les équipes de surveillance han est particulièrement troublant pour les Ouïghours, car depuis le début de la «guerre populaire contre la terreur» en 2014, les festivals traditionnels ouïghours autour du calendrier islamique ont été largement interdits. Il est maintenant impossible d’observer le jeûne pendant le Ramadan et de célébrer Rosa Heyt (ou comme on l’appelle en arabe: Eid al-Fitr). De même, Qurban Heyt (Aïd al-Adha) est également très restreint. Au lieu de cela, l’État chinois demande aux Ouïghours qu’ils doivent célébrer les fêtes des Han.

Pour les Ouïghours de la diaspora, ces images expriment de désespoir et de décimation. Elles sont l’expression de la terreur de l’État chinois masquée en paternalisme han. Ce sont des tableaux rouges d’horreur.

Ces images sont omniprésentes. Tous les Ouïghours à l’étranger les ont vus : d’étranges bannières et des couplets rouges collés aux portes de leurs maisons natales dans la patrie ouïghoure. Des portraits de membres de la famille et de personnalités culturelles ouïghoures habillées en rouge ou portant le drapeau chinois déclarant leur amour pour les traditions culturelles han et la bienfaisance de l’État.

Le nombre impressionnant d’images documentant les célébrations est remarquable. La plupart des activités semblent être organisées pour la caméra et pour la diffusion sur Internet. Dans tous les cas, les images démontrent que les femmes et les enfants qui n’ont pas été emmenés dans les camps de rééducation sont fidèles à l’État chinois. Ils démontrent également le paternalisme chaleureux des fonctionnaires han. C’est comme si les fonctionnaires han guidaient et montraient l’exemple aux Ouïghours et s’ils montraient simplement à quel point les traditions han sont merveilleuses, les Ouïghours pourraient s’imaginer devenir han.

En même temps que ces images et vidéos de célébration forcée, de ceux qui ne sont pas encore dans le système pénitentiaire, ont commencé à circuler, des vidéos et des récits sur le patriotisme forcé des détenus ouïghours ont également été vues par la diaspora.

Comme le linguiste ouïghour et éducateur Abduwali Ayup, qui a été détenu pendant plus d’un an en 2013, a expliqué dans un post sur Facebook : «Voilà à quoi ressemble un centre chinois (de détention). Ce sont des détenus ouïghours, ils chantent «Il n’y a pas de nouvelle vie sans Parti communiste chinois», ils chantent pour avoir leur repas. Cette pièce est une cellule ordinaire pour les détenus ordinaires. Il fait environ 27 mètres carrés, mais il y a au moins une trentaine de détenus. J’avais vécu cette vie pendant 15 mois à Ürümchi, du 20 août 2013 au 20 novembre 2014. La police (un officier) est debout avec un pistolet de ce côté brillant surveillant les détenus. Les détenus restent ici 24 heures sur 24, les toilettes sont à l’intérieur juste de l’autre côté de la porte, tout le monde peut voir quand vous utilisez les toilettes. C’est trop triste de revoir cela et de se souvenir de ces jours… ”

Cette vidéo est un rappel que la plupart de ce que nous pouvons voir ne sont que les effets secondaires de l’horreur réelle qui se déroule dans le pays ouïghour. Des performances comme celles-ci font appel à une nouvelle population agenouillée. Il met également en évidence le paternalisme violent de l’État chinois contemporain.

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