Présidentielle kirghize: les enjeux pour la démocratie

rfi, 14.10.2017

Le 15 octobre, les citoyens du Kirghizistan sont appelés aux urnes pour élire leur cinquième président. Dans un contexte d’instabilité économique et de dépendance énergétique envers ses voisins, la seule démocratie d’Asie centrale doit faire face à de nouveaux défis. Tour d’horizon des enjeux de cette présidentielle.

Par Assel Kipchakova

Situé au cœur du jeu géopolitique entre la Chine, la Russie et la Turquie, le Kirghizistan occupe une place singulière en Asie centrale. Cette république montagneuse peuplée de 6 millions d’habitants se distingue de ses voisins par une relative bonne santé démocratique.

Ce peuple d’anciens nomades a renversé en 2005 et en 2010, ses deux anciens présidents, Askar Akaev et Kourmanbek Bakiev. Pour Adrien Fauve, chercheur à l’Université Paris-Sud, « c’est peut-être la première fois dans l’histoire du pays que le changement d’élite gouvernementale se fera de manière apaisée, sans avoir besoin de recourir aux mécontentements de la rue ».

Cette démocratie est pourtant très fragile, car le pays est gangréné par la corruption. Le pays se classe au 136e rang mondial sur 176, selon Transparency International. L’enjeu de cette présidentielle est d’éviter que le pays glisse vers l’autoritarisme comme l’a fait le Tadjikistan.

Lors de la précédente élection de 2011, la participation a été relativement faible, près de 57%. Cette année, elle risque de l’être encore moins, car les électeurs doivent se munir d’un passeport biométrique. Or, seuls 2,9 millions sur près de 3,8 millions d’électeurs potentiels possèdent ce sésame. Le chef de l’État est élu pour un mandat de six ans et n’a pas le droit de se représenter. Parmi les onze candidats en lice, une seule femme.

L’héritage du président Atambaïev

Le président sortant termine son mandat avec un bilan mitigé. Représentant le parti SDPK (social-démocrate), il a réussi à préserver la souveraineté nationale en instaurant jusque-là un dialogue relativement égalitaire avec ses voisins kazakhs, russes et chinois, mais ses récentes critiques contre l’oligarchie dirigeante du Kazakhstan sont en train de compromettre cet équilibre. En obtenant des injections financières de ces pays dans l’économie kirghize, jusqu’à supprimer la dette, il a ainsi évité la faillite et a renforcé le monopole du pouvoir.

On lui reproche de s’acharner sur l’opposition, notamment dans les derniers mois de son mandat. Le socialiste Omurbek Tekevayev du parti Ata-Meken, candidat à la présidentielle, a été arrêté en pleine campagne pour corruption et condamné à huit ans de prison.

David Gaüzère, chercheur associé à l’Université de Bordeaux, doute qu’Almazbek Atambaïev puisse revenir aux manettes du pays : « Les Kirghizes ne sont pas les Russes et ils ne permettront pas ça. Il gardera un rôle de second plan, de conseiller, auprès du futur président, mais officieusement, il aura toujours la main ».

Le choix du président

Le président Atambaïev soutient ouvertement le candidat Sooronbay Jeenbekov, son ancien Premier ministre. « Ce candidat sera au deuxième tour et gagnera les élections, estime David Gaüzère. L’homme du président peut bénéficier de ce qu’on appelle depuis le référendum dernier en 2016, de « l’Etat SDPK » la mise au service du parti des moyens de l’Etat. »

Omurbek Babanov, le deuxième favori, doit redoubler d’efforts pour affronter la machine du pouvoir en place. Le candidat sans étiquette, leader du parti Républika Ata-Jourt, est un ambitieux libéral de 47 ans qui, lui aussi, a occupé le poste de Premier ministre. Diplômé de l’Académie de l’agriculture de Moscou, ancien entrepreneur, Babanov a fait ses armes sous la présidence controversée de Bakiev et celle d’Atambaïev. Ses slogans politiques : « Oui à la libéralisation de l’économie », « Non à la corruption », « La justice indépendante », « Doublement du revenu minimum », semblent difficilement réalisables en un seul mandat.

L’avenir incertain de la Constitution

C’est le seul pays d’Asie centrale à avoir instauré un régime semi-parlementaire. Les révolutions de 2005 et de 2010 ont mis fin à la suprématie du président. La Constitution a récemment subi 26 amendements et sa nouvelle version, approuvée par référendum le 11 décembre 2016 par 80% de la population, augmente le pouvoir du Premier ministre.

Mais il en résulte aussi que les juges sont moins autonomes et les lois kirghizes priment sur les accords et traités du droit international. Celui qui a œuvré pour cette nouvelle Constitution à la tête du gouvernement n’est autre que Jeenbekov. S’il remporte l’élection, la Constitution en sera renforcée.

Le terrain glissant de l’islamisme fondamental

Autre enjeu de la présidentielle : l’islamisme fondamental. Même s’il existe un important courant laïc de réhabilitation de la pensée tengriste et de l’islam national kirghiz, on compte aujourd’hui plus d’une centaine d’institutions islamiques. En 1991, le territoire kirghiz comptait 39 mosquées sur le territoire kirghiz, aujourd’hui le nombre dépasse 2 700.

Alors que les partis politiques fondés sur une base religieuse ou ethnique sont interdits, il existe des associations religieuses puissantes. « Ces associations peuvent infiltrer des personnes dans la classe politique notamment en s’appuyant sur la jeunesse la plus religieuse, s’alarme David Gaüzère. Le risque étant la pression qu‘elles exerceraient sur des politiques pour ne pas évoquer les questions liées au terrorisme. »

D’après Tchinara Esengoul, experte kirghize de l’islamisme radical, environ 850 personnes ont rejoint Daech en Syrie et en Irak depuis le Kirghizistan. L’enjeu majeur de cette présidentielle, le vrai, celui qui garantira un futur démocratique au pays, est donc de réussir à entretenir l’esprit de concorde nationale le « kirghizchylyk », inspiré de l’ancien mode de vie des kirghizes, sans tomber dans un ethnonationalisme rampant.