The Trail from Xinjiang : récit amer de la vie des « voleurs ouïghours »

Le Journal International, 5 Octobre 2017

Par Bie Hu – Les Ouïghours sont une des minorités reconnues par la Chine. En grande majorité musulmane et turcophone, la population est originaire de Xinjiang. Après son intégration à la Chine en 1759, cette région a connu dans la première moitié du XXème siècle de brèves périodes d’indépendance. D’innombrables affrontements entre les séparatiste Ouïghours et le régime chinois se sont ensuivis. Au niveau social, les tensions sont également palpables. L’ethnie Han, majoritaire en Chine, a de nombreux préjugés à l’égard de cette minorité.

Fracture sociale et vagabonds ouïghours

À partir des années 1990, en dehors de la région autonome Ouïghour du Xinjiang, le nombre d’enfants ouïgours qui volent pour vivre augmente considérablement. Jusqu’en 2013, selon le rapport d’Alimujiang Yimiti, pasteur protestant, originaire de la région du Xinjiang, les vagabonds mineurs ouïghours représentaient 10 % de l’ensemble des enfants « exilés » aux environs. Ces derniers étaient estimés au nombre de 100 000. La plupart de ces enfants sont issus du sud de Xinjiang. À cause de la différence culturelle et religieuse, ils se retrouvaient exclus et discriminés. Le « voleur ouïghour » devient une étiquette apposée à l’ensemble de cette population. Le cliché est révélateur d’une fracture sociale.

La pauvreté, le manque de ressources éducatives et la situation familiale expliquent principalement les fugues et la traite des mineurs par les Ouïghours eux-mêmes. Le manque d’infrastructures de transports dans cette région, condition sine qua non au développement économique aggrave cette situation.

En mal de perspectives

En 2003, leur nombre reste entre 3 000 et 6 000 individus. Ces enfants ambulants errent dans des régions frontalières développées, à l’est de la Chine. Ils ont tendance à se déplacer vers de petites villes à l’intérieur du pays. Au printemps 2011, le gouvernement autonome du Xinjiang a annoncé que tous les enfants de moins de 16 ans vivant dans la rue seraient accueillis et ramenés dans leur famille. Ayant grandi hors de leur propre région, ils ont du mal à s’y intégrer. De retour au Xinjiang, ils reviennent généralement à la vie vagabonde. Leur nombre est en hausse de 60 à 70 % selon le même rapport d’Alimujiang.

The Trail from Xinjiang, film documentaire réalisé par Dongnan Chen, met en lumière des vies amères derrière le phénomène. Sorti en salle aux Etats-Unis en 2013, il est projeté en Chine, deux ans plus tard, dans une libraire de Xiamen, ville de la province du Fujian. La réalisatrice met en scène la vie de trois voleurs Ouïghours. À travers des scènes modestes, on découvre l’aspect difficile de la vie des trois jeunes « voleurs vagabonds » d’une vingtaine d’années : Musha, Aili, et Xiaomusha. N’ayant pas pu s’intégrer à l’ethnie Han, ils n’entretiennent des relations qu’avec des Ouïghours et des Huis, autre minorité musulmane. « J’ai l’impression qu’ils avaient besoin de s’exprimer », affirme la réalisatrice dans une interview au site Guyu, « c’est peut-être la raisons pour laquelle ils ont accepté d’être filmés. Mais ils ne croient pas que ce film va les aider », poursuit-elle.

« Les Ouïghours ne sont pas des êtres humains »

Le jeune Musha éprouve une grande envie de voir un monde au-delà de leur région reculée. Il était allé à Shanghai. Il n’a alors pas pu trouver un emploi ni supporter le coût de la vie. Arrivé à Anyang, ville du nord de la province du Henan située au centre-est de la Chine, il guette pendant que ses complices volent. Il devient par la suite toxicomane et séropositif, rongé par le regret. « Si je pouvais recommencer ma vie, je n’aurais jamais quitté ma famille. Mais avec ma maladie, je n’y retournerai jamais », explique-t-il.

Aili, à la différence de Musha, a été vendu 3 000 yuans [375€, ndlr] par un membre de sa famille. Il s’est vu forcé à voler pour l’homme qui l’a acheté, malgré ses réticences. « Je ne veux pas être Ouïghour, les Ouïghours ne sont pas des êtres humain. Dès que j’aurais gagné 3 000 yuan, je retournerai au Xinjiang », dit-il. Derrière ses paroles contradictoires et le ton furieux, c’est sa nostalgie profonde qui transparaît. Il a été retrouvé mort en 2012. La cause de son décès reste inconnue. Xiaomusha est une autre victime de la traite. Son bras est maculé de traces de piqûres liées à la prise de drogues qu’utilise son maître pour le contrôler.

Le film est réalisé avec l’aide de Jiaquan, bénévole d’une association citoyenne visant à lutter contre les vols. « Au tout début, on est hostile envers les jeunes ouïghours. Après les avoir attrapés plusieurs fois,  je commence à mieux les comprendre. J’ai pitié pour eux et je veux les aider », explique-t-il devant la caméra de Dongnan Chen. Les vagabonds ouïghours faisaient la une des médias chinois entre 2011 et 2014. Aujourd’hui, le problème semble être retombé dans l’oubli.

Par Bie Hu pour le Journal International

The Trail from Xinjiang : récit amer de la vie des « voleurs ouïghours »