Ilham Tohti

IFEX, 11 Décembre 2016

Après un simulacre de procès en 2014, Ilham Tohti – un défenseur pacifique des droits des Ouïghours en Chine – purge une peine de prison à perpétuité.

La voie que j’ai suivie jusque-là est honorable et pacifique. Je me suis appuyé seulement sur mon stylo et du papier pour demander, diplomatiquement, le respect des droits humains, les droits juridiques et les droits régionaux autonomes pour les Ouïghours.


Ilham Tohti dans une déclaration à Radio Free Asia

Le 28 octobre 2013, un véhicule utilitaire de sport a accéléré sur la place Tiananmen, klaxonnant des piétons confus. En face de la célèbre Cité interdite, la voiture a percuté un groupe de touristes, puis a pris feu. Environ quarante personnes ont été blessées dans l’incident et cinq autres ont été tuées. Parmi les morts il y avait les occupants du véhicule: Usmen Hasan, son épouse, Gulkiz Gini et sa mère, Kuwanhan Reyim.

Aux lendemains de l’accident, les autorités chinoises ont réprimé sur les médias sociaux, supprimant des images et des comptes-rendus de ce qu’il était arrivé. Les médias d’État ont superficiellement parlé de cet accident, mais les autorités ont rapidement qualifié l’incident de « violente attaque terroriste, rigoureusement planifiée, organisée et préméditée ». Les noms des occupants de la voiture laissaient penser qu’ils étaient membres de la minorité ethnique ouïghour de Chine, majoritairement musulmane. La police a déclaré que la voiture venait du Xinjiang, une région autonome du nord-ouest de la Chine où les Ouïghours sont majoritaires et qui a connu des flambées de violence entre les ethnies Ouïghours et Chinois Han.

Le mois suivant, un groupe islamiste radical appelé le Parti islamique du Turkestan a annoncé qu’il était responsable de cet accident, une revendication accueillie avec scepticisme par des groupes ouïghours en exil et des experts des droits humains. Néanmoins, c’était une version des événements qui arrangeait les extrémistes de tous les côtés. Les experts sur la tension croissante entre les Ouïgours et les autorités chinoises savaient ce qu’il allait arriver: une vague de répression ciblant la minorité musulmane de Chine et, inévitablement, des actes de violence au hasard en guise de réponse.

L’un de ces experts était Ilham Tohti, écrivain ouïghour et défenseur de renommée mondiale des droits des ouïghours en Chine. Il a publiquement supplié les autorités de ne pas recourir à leurs tactiques habituelles au Xinjiang – arrestations massives, perquisitions de porte en porte et surveillance accrue. « La meilleure chose à faire pour les autorités serait de prendre du recul et d’examiner premièrement ce qui pousse les gens à un tel désespoir », a-t-il dit.

Quelques semaines plus tard, dans un acte vindicatif ironique, la voiture de Tohti – avec à bord sa femme et ses enfants – a été percutée par un véhicule conduit par des agents de sécurité en tenues qui l’ont mis en garde en lui intimant l’ordre de se taire.

C’était une prémonition: avant la fin de 2014, Tohti s’est lui-même retrouvé entrain de purger une peine de prison à perpétuité, après avoir été reconnu coupable d’accusations douteuses de « séparatisme ».

Tohti, âgé de 46 ans, est professeur à l’Université Minzu de Chine à Beijing. Bien qu’économiste de formation, il est plus connu en Chine comme un ardent défenseur des droits des Ouïghours et de la coexistence pacifique entre son propre groupe ethnique et la majorité des Chinois Hans. En 2006, en guise de moyen pour promouvoir la compréhension interethnique, il a cofondé le site Internet Ouïgour online. Au cours des dernières années, les relations entre les deux groupes ethniques sont devenues de plus en plus tendues. Les Ouïghours se plaignent de la discrimination de la part des Chinois Hans, à la fois culturellement – leurs pratiques religieuses et culturelles (islamiques) sont sévèrement limitées – et économiquement: les Ouïghours affirment qu’on leurs refuse systématiquement l’emploi à Xinjiang en faveur des Chinois Hans. La colère et le ressentiment résultant de cette situation a conduit à des explosions de violence dans la région. Les autorités rejettent ces incidents sur des groupes séparatistes ou terroristes islamiques et les traitent sévèrement: jusqu’en Juin 2014, les tribunaux du Xinjiang ont condamné 113 personnes à des peines de prison de longue durée pour des activités terroristes.

Tohti n’a jamais soutenu la violence ou fait campagne pour le séparatisme, mais sa défense des droits publics a souvent provoqué la colère des autorités chinoises. Il a enduré de fréquents harcèlements après le lancement de son site Internet, et, en juillet 2009, il a été placé en résidence surveillée (puis détenu au secret dans un lieu inconnu) pour avoir parlé publiquement des tracas des Ouïghours au Xinjiang. Entre 2009 et son emprisonnement en 2014, il a vécu d’autres périodes supplémentaires de résidence surveillée.

Dans les mois compris entre l’incident de la voiture à la place Tiananmen et l’arrestation de Tohti, les autorités avaient mis sur pieds un nouveau plan stratégique (jugé répressif par les groupes des droits humains) pour « le maintien de la stabilité sociale » au Xinjiang. Les critiques de Tohti concernant leurs tactiques brutales n’allaient pas être tolérées dans un tel environnement.

Le 15 janvier 2014, environ 40 agents de sécurité ont saccagé l’appartement de Tohti à Beijing, ont détenu Tohti et confisqué des ordinateurs, des lecteurs de flash, des livres, des papiers et les travaux de ses étudiants. Des jeunes fils de Tohti ont été menacés. Le lendemain, le Ministère chinois des Affaires étrangères a publié un communiqué disant que Tohti avait été « détenu pénalement » sur base des suspicions de « commission de crimes et de violation de la loi ».

Tohti a été empêché de voir un avocat pendant les six premiers mois de sa détention et était maintenu dans des conditions extrêmement difficiles. Pour les vingt premiers jours suivant son arrestation, il a été enchaîné et en mars 2014, il a été privé de nourriture pendant dix jours. En septembre 2014, à la suite de ce qui a été décrit comme un « simulacre de procès », Tohti a été reconnu coupable de « séparatisme » et condamné à la prison à perpétuité. En mars 2014, Il a reçu le prix de la liberté d’écrire de PEN / Barbara Goldsmith. En juin 2015, soit dix-huit mois après son arrestation, Tohti a été autorisé, pour la première fois, à recevoir la visite de sa famille.

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