QUATRE ANS APRÈS LA VAGUE D’ÉMEUTES, LA LIBERTÉ D’INFORMATION TOUJOURS ABSENTE AU XINJIANG

RSF, 5 Juillet 2013

A la veille du quatrième anniversaire des émeutes qui ont frappé la région autonome ouïgoure, le 5 juillet 2009, entraînant la répression de l’Armée populaire de libération et la coupure de tous les moyens de télécommunication pendant près d’une semaine, Reporters sans frontières dresse un bilan critique de la situation de la liberté de l’information dans une des régions où les plus étroitement surveillées du territoire chinois.

“Aucune amélioration n’a été enregistrée depuis les émeutes de 2009. Le Xinjiang continue de faire l’objet d’une censure et d’une surveillance particulières de la part de Pékin. La libre diffusion d’informations en langue ouïgoure y est prohibée, en ligne aussi bien que sur papier, et les violences qui s’y perpétuent ne peuvent être couvertes indépendamment ni par la presse étrangère ni par la presse chinoise. Deux nombreuses violations des droits de l’homme sont passées sous silence ou font l’objet de campagnes de désinformation orchestrées par le bureau central de la propagande”, a déclaré Reporters sans frontières.

“Les troubles qui ont éclaté à la fin du mois de juin montrent que les autorités ont toujours recours aux mêmes méthodes et techniques afin d’isoler la région et contrôler l’information qui en sort. Depuis son accession au pouvoir, le président Xi Jinping perpétue une politique qui fait du Xinjiang un quasi ‘trou noir’ de l’information.”

“Nous appelons le Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des droits à la liberté d’opinion et d’expression, Frank La Rue, à se rendre sur place afin de mesurer l’étendue du blocage de l’information par les autorités et de constater l’absence totale de véritables médias locaux, indépendants et libre dans leurs activités. La communauté internationale doit faire pression sur Pékin pour autoriser l’accès à la presse étrangère, afin d’éviter que de violences ne se déroulent à l’abri des regards, comme ce fut le cas en 2009, où pas moins de 200 personnes ont perdu la vie”, a ajouté l’organisation.

État des lieux

Pékin parvient à instaurer une censure préalable efficace par le biais des comités de publication et des bureaux locaux de propagande dans chaque ville et village de la région. Ces derniers sont soumis aux autorités centrales, qui filtrent chaque information envoyée par les échelons subalternes.

Les journaux en langue ouïgoure sont quasiment tous des traductions directes de contenus chinois minutieusement vérifiés par les bureaux de publications qui s’assurent qu’aucun contenu qui ne serait pas en conformité avec la vision de Pékin, ne voit le jour. Seuls quelques journaux indépendants, élaborés dans des pays voisins, parviennent à circuler dans la région, après avoir clandestinement franchit les frontières. En revanche, aucun site Internet ouïgour qui ne serait pas favorable au Parti communiste chinois, ne résiste à la censure. Depuis peu, des serveurs proxys sont utilisés pour effectuer des “miroirs” de sites basés à l’étranger, même si cette pratique s’avère plus risquée encore que dans le reste du pays.

Le faible nombre de blogs informatifs est principalement dû à l’impossible préservation de l’anonymat sur Internet, en raison des nombreuses lois imposant l’identification de chaque internaute, et de la dureté des sanctions encourues par les contrevenants. La diffusion anonyme d’articles écrits par des Ouïgours à destination de Ouïgours relève de l’impossible. Comme dans le reste de la Chine continentale, les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter sont interdits.

Certaines radios, à l’instar de Radio Free Asia, parviennent à émettre au Xinjiang, mais les écouter représente un véritable risque. Pékin parvient également à y imposer sa désinformation : en octobre dernier, un site d’information en langue ouïgoure (http://uyghur.news.cn/) a été créé, alimenté par les autorités chinoises.

Sous tension à l’approche du 5 juillet, la région a connu, le 26 juin dernier dans la ville de Lukqun, les affrontements les plus meurtriers depuis les émeutes de 2009. Le bilan officiel fait état de 35 morts, mais aucune vérification indépendante n’a pu être effectuée, la police ayant interdit l’accès à la ville. Des reporters de l’Agence France-Presse (AFP) ont été refoulés après avoir été brièvement interpellés le 29 juin. La désinformation est largement de mise, et la presse officielle qualifie unanimement les belligérants ouïgours de “terroristes” importés de l’étranger, à l’instar du China Daily.

Internet sous contrôle

Si Internet subit en Chine un contrôle permanent, le Web au Xinjiang fait face à des difficultés techniques additionnelles, qui sont exploitées par Pékin pour diminuer la circulation de l’information. Selon le site techinasia.com, la vitesse de débit serait plus de deux fois plus lente dans cette province que dans les grandes villes côtières, telles que Shanghai et Pékin, avec une moyenne inférieure à 1.5 M B/S contre 4 M B/S ; le taux le plus bas du pays.

Les réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook y sont censurés, comme dans le reste de la Chine continentale. L’utilisation de serveurs proxys pour détourner la censure y représente un risque plus élevé encore que la moyenne nationale.

Les principaux contenus censurés dans le Xinjiang concernent les droits humains, les minorités, les religions, et les revendications autonomistes. Sans surprise, le site du World Uyghur Congress, dont les membres en exil sont basés en Allemagne, est continuellement bloqué en Chine.

Les autorités recourent régulièrement au brouillage des télécommunications. Durant les troubles meurtriers qui ont éclaté le 26 juin 2013, toutes les télécommunications ouïgoures ont été temporairement coupées dans la préfecture de Turpan. Pour Dolkun Isa, secrétaire-général du World Uyghur Congress, “cela prouve bien les limites imposées par les autorités chinoises à la liberté d’expression des Ouïgours et à leur capacité à s’informer sur l’état des droits de l’homme auquel leur peuple fait face. Mais cela va plus loin, en empêchant la communauté internationale de savoir ce qu’il se passe exactement sur ce territoire, ce qui est extrêmement inquiétant”.

Surveillance et répression

Pékin a affecté une grande partie de ses “50 cents” (五毛), surnom des censeurs chinois faisant référence à leur niveau de rémunération pour chaque page censurée, à la surveillance spécifique du Xinjiang. Si des études indiquaient, qu’en 2008, pas moins de 280 000 censeurs étaient exclusivement chargés de surveiller la région, aucun nombre n’a pu être déterminé avec certitude depuis lors. Mais selon certains experts, le nombre total de censeurs en charge de la surveillance du réseau national aurait avoisiné les 500 000 en 2011 : une indication claire de la politique gouvernementale de surveillance accrue de la province ouïgoure. Leur travail consiste à désinformer les internautes par le biais de forums d’échange, mais aussi à censurer les pages jugées subversives.

Bien souvent, attaques informatiques, censure des réseaux sociaux et arrestations s’intensifient à l’approche de dates sensibles pour le Xinjiang (ramadan, 4 juin, 5 juillet). Entre le 29 juin et le 11 juillet 2011, le site Internet du World Uyghur Congress a été bloqué, suite à une attaque DDoS. WordPress, l’hôte du site, a indiqué que celui-ci recevait 25000 attaques par seconde.

Durant les violences des dernières semaines, pas moins de dix-neuf internautes auraient été arrêtés et accusés de “propagation de fausses rumeurs”.

Le cas du blogueur, directeur du site uighurbiz.net et professeur d’université reconnu Ilham Tohti illustre la répression systématique des autorités à l’encontre des ouïgours qui informent et s’expriment librement sur Internet. Empêché le 2 février 2013 de quitter le pays et interrogé plusieurs par des policiers venus du Xinjiang tandis qu’il se trouvait à l’aéroport de Pékin, Ilham Tohti est régulièrement harcelé par les autorités, particulièrement depuis sa couverture des émeutes de 2009. Entre le 7 juillet et le 22 août 2009, le blogueur avait été secrètement détenu par les autorités locales.

Bien souvent, les contrevenants sont accusés sous les articles 73, 83 et 91 du Code de procédure pénale, qui ont élargi les notions de “terrorisme”, et de “mise en danger des secrets d’Etat”. Selon la Fondation Dui Hua, 50% des condamnations prononcées sous ces motifs sont faites au Xinjiang, alors que la région ne représente que 2% de la population nationale.

“Le harcèlement et les restrictions de libertés d’un individu très apprécié tel que le professeur Ilham Tohti ont des conséquences négatives et de grande envergure sur la communauté. Cela indique à la communauté moins visible que même en étant sur le devant de la scène, et donc sous le contrôle de la population, personne n’est à l’abri de représailles de la part des autorités chinoises”, affirme Dolkun Isa.

“Comme toutes les voies de recours ont été épuisées, le peuple ouïgour a plus que jamais besoin que la communauté internationale fasse tout ce qui est en son pouvoir pour l’amélioration de leurs droits, et particulièrement au vu des récents événements.”

http://fr.rsf.org/chine-quatre-ans-apres-la-vague-d-04-07-2013,44896.html