Camps de ré-éducation au Xinjiang : « On peut rester dans ces camps très longtemps, certains à perpétuité »

Novastan

Fin septembre a été créé à Paris le comité préparatif de la future Assemblée nationale des Ouïghours. Cet organisme n’est pas destiné à remplacer le Congrès mondial des Ouïghours, dont la présidente honoraire, Rebiya Kadeer, a assisté à la création du comité.

A cette occasion, OrientXXI, partenaire de Novastan dans le Collectif pour un nouveau journalisme international, l’a rencontrée pour évoquer la situation dans le Xinjiang, ce grand territoire du nord-ouest de la Chine, patrie d’origine des Ouïghours. Novstan republie avec l’accord d’Orient XXI cet entretien.

Rebiya Kadeer est née au cœur du Xinjiang. Elle a 71 ans. En 1995, alors qu’elle conduit une brillante carrière d’entrepreneure, le gouvernement chinois l’envoie comme déléguée à la Quatrième conférence mondiale sur les femmes des Nations unies qui se tient à Pékin. Deux ans plus tard, devenue membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, elle participe à ce titre à l’audition de témoins des violences policières qui avaient fait plus de 170 morts dans la ville de Ghulja, dans le nord-est du Xinjiang.

Elle décide de dénoncer à la tribune de l’Assemblée le rôle des policiers responsables de cette tuerie. Par ailleurs, elle refuse de condamner son second mari, l’intellectuel Sidik Rouzi qui, à l’issue d’une peine de dix années de camp de travail, s’est réfugié aux États-Unis où il multiplie les déclarations critiques à l’encontre du pouvoir. Devenue persona non grata, Rebiya Kadeer n’est plus réélue à la Conférence consultative.

Sept années de prison

Considérée comme une opposante, elle est condamnée en 1999 à huit ans d’incarcération, dont deux qu’elle passera à l’isolement total et dans l’obscurité. Finalement, elle voit sa peine réduite d’un an pour « bonne conduite » et « problème de santé » et sort de prison en 2004, année où elle reçoit le prix Rafto pour sa défense des droits humains. Cette libération semble s’être effectuée sous la pression des États-Unis, tout particulièrement de Condoleezza Rice, secrétaire d’État lors du second mandat de George W. Bush, et de la fondation Dui Hua.

Expulsée vers les États-Unis, elle y retrouve son mari et cinq de ses onze enfants. Les autres, vivant au Xinjiang, sont alors considérés comme des otages par le gouvernement chinois et servent de garants à la continuité de sa « bonne conduite ». En dépit des menaces qui pèsent sur eux, elle n’en poursuit pas moins son combat afin que cessent les discriminations et la répression envers les Ouïghours, anciennement majoritaires au Xinjiang. En 2006, elle est élue présidente de leur Congrès mondial et depuis, comme elle le rappelle, « je me bats pour que la Constitution chinoise qui prévoit une autonomie réelle de la province soit appliquée. »

Le Xinjiang, une région stratégique pour Pékin

Au cours de son histoire, le Turkestan oriental (rebaptisé Xinjiang, c’est à dire « nouveau territoire » en mandarin) a connu des périodes d’indépendance plus ou moins brèves et des dominations étrangères toujours douloureuses. En 1949, après la victoire de Mao Zedong et des communistes sur les nationalistes du Kuomintang, il a été rattaché à la Chine populaire. Grand comme trois fois la France, peuplé d’un peu plus de 20 millions d’habitants (pas tous Ouïghours), son sous-sol détient 25 % des ressources de la Chine en gaz, pétrole, charbon et uranium. Qui plus est, il occupe une position géographique d’importance en Asie centrale. Possédant une frontière commune avec la Mongolie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, il est situé sur la trajectoire du vaste projet des Nouvelles Routes de la soie lancé par le président Xi Jinping. Dotée d’une autonomie formelle, la région n’en est pas moins perpétuellement en ébullition et est en butte à une suspicion permanente de la part du gouvernement chinois et partant, d’une féroce répression.

« Un système arbitraire total »

La presse occidentale a évoqué des camps de rééducation dans lesquels seraient enfermés près d’un million d’Ouïghours. « C’est un système arbitraire total, une sorte de détention préventive, basés sur la détention administrative, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir été condamné pour y être emprisonné. Nulle procédure, nulle possibilité de recourir à un avocat et même nul chef d’inculpation. On peut rester dans ces camps très longtemps, certains à perpétuité », explique Rebiya Kadeer.

Ces camps regroupent de façon séparée hommes et femmes qui, pour la plupart, ont entre 18 et 30 ans. Mais cela pose un autre problème : « Suite à l’emprisonnement de leurs parents, de nombreux enfants ont été mis dans des orphelinats. On ne sait ni où, ni quel sort exactement leur est réservé. Il n’est pas exclu que certains aient été victimes de trafics d’organes. »

Des camps de « redressement »

Il ne s’agit pas de camps de travail, mais de « redressement ». Les Ouïghours, peuple turcophone, sont des musulmans sunnites. Jusqu’alors, leur conception de l’islam était éloignée de tout radicalisme, de tout salafisme. Pour autant, les autorités de Pékin, faisant état de l’engagement de certains jeunes aux côtés de l’organisation de l’État islamique (OEI), ont décidé de surveiller étroitement les prêches dans les mosquées. Elles ont même envisagé de réécrire le Coran. Dans les rues de Ürümqi, l’actuelle capitale, ou de Kachgar, la ville historique, il n’est pas rare de voir des véhicules de police dont les haut-parleurs appellent à dénoncer les « extrémistes » religieux.

De plus, dans les camps, les prisonniers sont astreints quotidiennement à l’écoute et à l’apprentissage de la pensée du président Xi Jinping qui est celle du « socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère », pensée inscrite dans la charte du Parti communiste chinois lors de son dernier congrès — à côté de celle de Mao Zedong et de Deng Xiaoping. « Il y a là une tentative de combiner le renoncement à la religion musulmane avec un endoctrinement idéologique. Le tout étant censé régénérer les Ouïghours récalcitrants », décrit Rebiya Kadeer.

Une colonisation de peuplement

Cette opération s’accompagne d’une colonisation par l’ethnie majoritaire en Chine, les Hans, qui de 200 000 en 1949 sont passés à 10 millions dans la province. Rebiya Kadeer explique que ce phénomène d’arasement de la culture et de la singularité ouïghoure se joue aussi au détriment des colons. Pour la plupart, ceux-ci appartiennent aux catégories défavorisées de la population chinoise. Les Hans volontaires reçoivent une incitation monétaire, une promesse de logement et la garantie de meilleurs salaires. En revanche, contrairement à leurs espérances, tout retour dans leur région d’origine est impossible. C’est ainsi qu’aujourd’hui, vague après vague d’émigration, ils représentent quasiment 40 % de la population alors que les Ouïgours n’en représentent plus que 46 %. Ce processus n’est pas stabilisé et qui plus est, des populations ouïghoures sont déportées et repoussées sur les marches du Xinjiang, dégageant de nouveaux espaces de colonisation.

Vue Urumchi Capitale Région Xinjiang

Vue sur Urumchi, la capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang.
Colegota

Se déclarant préoccupées par le « terrorisme », en fait par toute sorte et toute forme de contestation, les autorités de la province, dirigées d’une main de fer par Chen Quanguo qui officiait antérieurement au Tibet, se sont lancées dans des modes de contrôle basés sur des technologies de pointe. Le pouvoir central a admis son ambition de procéder à la reconnaissance faciale de n’importe quel habitant de la Chine. Dans ce domaine, le Xinjiang est devenu terre d’expérimentation, avec des postes de contrôle disposant de scanners corporels et de l’iris.

La diaspora surveillée de près

Par ailleurs, la diaspora ouïgoure évaluée à deux millions de personnes n’est pas oubliée. Rebiya Kadeer insiste sur les menaces qui pèsent sur eux : « Dans les pays étrangers où ils résident, les Ouïghours font l’objet de pressions de la part de la police chinoise. Certains d’entre eux sont sollicités pour en surveiller d’autres – avec des à la clef des menaces sur les familles restées au Xinjiang. »

Le peuple ouïghour (1,5 % de la population chinoise) a le sentiment d’être bien isolé pour faire face à cet ethnocide rampant. Car même le président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui avait proclamé sa solidarité avec les Ouïghours, s’est rallié aux thèses chinoises sur leur supposée dangerosité.

Pourtant ce ne sont pas les quelques centaines de djihadistes ouïgours membres du Parti islamique du Turkestan oriental, partis en Syrie rejoindre l’OEI, ni moins encore les nombreuses manifestations d’opposants à la situation actuelle immédiatement dénoncés comme « terroristes » par les autorités qui peuvent justifier un désintérêt de la part de la communauté internationale.

« Ce que j’espère », conclut la présidente du Congrès mondial des Ouïgours, « c’est que la cause que je défends depuis plus de vingt ans trouve un écho parmi les pays qui se déclarent attachés aux droits humains, à commencer par la France et l’Union européenne. Et pour ce qui est des États-Unis, après leurs dénonciations fermes et répétées, j’attends qu’ils ouvrent un consulat à Ürümqi pour signifier leur réelle détermination à nous soutenir. »

Propos recueillis par Jean-Michel Morel
Co-fondateur d’Orient XXI

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