Les camps d’internement débarrassent la Chine de classes entières de la société

Slate, 09.10.2018

L’été dernier, les liaisons électroniques entre la région du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, et le reste du monde ont commencé à se rompre. Les Ouïghours, qui constituent le plus important groupe ethnique du Xinjiang, se sont mis à supprimer leurs amis et les membres de leurs familles installés à l’étranger de leurs contacts sur WeChat, la principale plateforme de communication en ligne du pays. Beaucoup ont demandé à leurs proches de ne pas les contacter par téléphone. La famille de l’un des Ouïghours à qui j’ai pu parler a réussi à communiquer clandestinement une dernière fois en passant par la fonction tchat d’un jeu vidéo. En 2009, le gouvernement avait déjà totalement coupé internet durant presque un an, mais c’était différent. Cette fois-ci, des groupes minoritaires entiers se sont coupés eux-mêmes du monde extérieur, en effaçant un par un leurs contacts.

Et pendant que les Ouïghours disparaissaient des conversations transnationales, de nouvelles constructions très particulières sont apparues dans la région: de grands complexes entourés de deux rangées de clôtures et de tours de garde, le tout clairement visible par imagerie satellite. Des centaines de milliers de femmes et d’hommes principalement ouïghours –mais aussi issus d’autres minorités– ont disparu dans ces infrastructures l’année dernière, généralement sans que leurs familles n’en soient informées et sans aucune forme de procès. La police ayant cherché à arrêter assez de Ouïghours pour remplir les quotas des camps d’internement, le moindre signe de déloyauté possible envers les autorités (comme refuser de boire de l’alcool ou ne pas saluer les représentants de l’État) est devenu un motif d’arrestation. Être en liaison avec le monde extérieur fait partie des signes interprétés comme des preuves de déloyauté.

Disparitions inquiétantes

Lorsque l’on sait quelles conséquences entraîne le simple fait de communiquer avec l’étranger, on peut s’étonner de voir à quel point nous sommes nombreux, hors de Chine, à avoir découvert ces programmes d’internement massif destinés aux minorités du Xinjiang. En se fondant sur les fuites provenant d’un policier de Kashgar étonnamment bavard (mais aujourd’hui réduit au silence), des universitaires ont estimé que 5 à 10% environ de la population ouïghoure adulte a été emprisonnée dans ces camps, sans qu’aucune charge ne pèse contre eux. Un autre policier a expliqué, sous couvert d’anonymat aux journalistes de Radio Free Asia, qu’ils prévoyaient d’envoyer 40% de la population dans ce système d’internement, dont près de 100% des hommes âgés de 20 à 50 ans.

Face à l’opinion publique internationale, l’État chinois a nié l’existence de ces «camps de rééducation» (tels qu’on les a qualifiés), mais les autorités locales continuent de construire de nouveaux complexes et lancent ouvertement des appels d’offres en ligne pour la construction de centres, en spécifiant des détails allant de la taille des camps (jusqu’à huit hectares environ) aux types de matériaux requis («surfaces résistant aux bombes»). Quelques personnes qui, pour une raison ou une autre, ont été libérées de ces camps ont raconté à des journalistes ce qu’elles y avaient vécu, décrivant des conditions allant parfois jusqu’à la torture.

«Une annonce de recrutement de cinquante gardes “endurcis” pour travailler dans un crématorium fait craindre que le gouvernement chinois ne s’équipe pour procéder à des exécutions de masse»

Des questions demeurent toutefois, notamment sur le but de ces camps d’internement et sur le sort réservé aux gens qui y rentrent. Le champ des interprétations est vaste. Au Xinjiang, les médias locaux les présentent comme des structures de réhabilitation à court terme. Les Ouïghours qui y ont vu disparaître des amis ou des membres de leur famille depuis six mois ou plus craignent bien pire. Et la publication d’une annonce de recrutement de cinquante gardes «endurcis» pour travailler dans un crématorium construit en périphérie d’Urumqi, la capitale de la région, fait craindre que le gouvernement chinois ne soit en train de s’équiper pour procéder à des exécutions de masse.

Si les intentions qui président certains choix politiques sont parfois difficiles à cerner, notamment dans un État opaque comme la Chine, les fuites d’informations, preuves en ligne et récits de témoins directs rassemblés au cours de ces derniers mois permettent toutefois de se faire une idée de ce qui anime les autorités du Xinjiang. Si l’on considère la longue histoire de résistance au pouvoir chinois de la province et les nombreuses tentatives des autorités pour y mettre un terme, certaines motivations deviennent très claires.

Emprunts aux milieux islamophobes occidentaux

Depuis la conquête par la dynastie Qing, en 1759, de cette région qu’ils ont appelée Xinjiang (la «nouvelle frontière»), les différents États chinois y ont été confrontés à de nombreuses difficultés, notamment plusieurs rébellions –en 1864, 1933 et 1945– qui ont conduit à l’établissement d’États indépendants éphémères. Lors de la fondation de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, les Chinois han ne constituaient que 6% de la population du Xinjiang. Et les autorités chinoises avaient tendance à considérer les groupes autochtones –dont la majorité ouïghoure– avec condescendance et suspicion. En 1982, les politiques en faveur de la colonisation avaient fait passer la population chinoise du Xinjiang à 40%, mais les autorités continuaient à considérer la résistance autochtone comme une menace à leurs aspirations territoriales. Même après deux siècles de domination chinoise, les populations autochtones du Xinjiang étaient plus liées culturellement à l’Asie centrale et au Moyen-Orient qu’à la Chine. Et la résistance, aussi bien pacifique qu’armée, était courante.

Au fil des ans, le Parti communiste chinois (PCC) a considéré cette résistance de plusieurs manières. Dans les années 1990, il la voyait essentiellement comme un «séparatisme» ethno-nationaliste alimenté par une idéologie panturquiste. Mais après 2001 et l’alignement de la Chine sur la «guerre contre le terrorisme» des États-Unis, les autorités ont commencé à parler plus souvent de «terrorisme», supposément issu d’«extrémisme religieux», avec une rhétorique lourdement empruntée aux discours des milieux islamophobes d’Occident. Les deux approches partent du même principe, selon lequel ce seraient les systèmes de croyances et d’idées qui pousseraient les gens à résister, et non les politiques culturelles et économiques restrictives, l’envie d’un meilleur statut social ou les abus commis par un État colonisateur.

«Les événements de 2009 accélérèrent la mutation du Xinjiang en État policier clairement raciste»

Jusqu’à récemment, les explications officielles données aux actes de résistance traitaient principalement des risques posés par les mouvements dissidents, en insistant sur le fait que seule une poignée de pommes gâtées s’opposaient au pouvoir du PCC. Au Xinjiang, les autorités employaient tous leurs efforts à contrôler ces «forces maléfiques» par des mesures de sécurité. Cette approche atteignit son apogée avec la réponse donnée aux émeutes meurtrières de 2009. En juillet de cette même année, les Ouïghours d’Urumqi manifestèrent contre la répression sanglante d’ouvriers d’une usine de Shenzhen. Lorsque la police tenta de disperser la manifestation, elle dégénéra en émeute et des Ouïghours tuèrent près de 200 personnes qui avaient pour seul tort de se trouver dans la rue, principalement des Chinois han.

Les médias d’État évoquèrent un complot ourdi par des Ouïghours exilés en Europe et aux États-Unis. La Police armée du peuple (PAP), une force de sécurité paramilitaire, envahit la région, établissant des checkpoints et des postes de garde fortifiés à travers tout le Xinjiang. Les convois de transport de troupes vert olive paradaient continuellement dans les centres-villes.

N’oubliant pas l’importance de la conquête de l’opinion ouïghoure, ils portaient des bannières promouvant «l’unité ethnique». Dans les années qui suivirent, les autorités tapissèrent les villes de caméras de sécurité et imposèrent des restrictions sur les déplacements des Ouïghours dans la campagne. Le début de la décennie 2000 avait déjà vu un renforcement des contrôles de l’État sur le mouvement ouïghour, ses pratiques religieuses et ses autres formes d’expression, mais les événements de 2009 accélérèrent la mutation du Xinjiang en État policier clairement raciste.

Lavage de cerveau

Le système de camps d’internement actuel reflète un changement dans la vision des autorités quant à l’échelle des menaces idéologiques. Sous Chen Quanguo, principal responsable du Xinjiang depuis août 2016, la politique est de traiter tous les Ouïghours comme de possibles opposants au Parti, ce qui constitue une reconnaissance implicite du fait que nombre d’entre eux sont loin d’être reconnaissants envers le pouvoir chinois. De ce point de vue, non seulement les «mauvaises croyances» sont à la base même du mécontentement des Ouïghours, mais elles sont en outre endémiques aux cultures ouïghoure, kazakhe et d’autres groupes minoritaires.

Il n’est donc pas surprenant que le motif d’internement le plus souvent mentionné soit la purification des pensées du peuple, en «éliminant l’extrémisme» et en inculquant l’amour du Parti. L’enregistrement d’une annonce émanant de la Ligue de la jeunesse communiste du Xinjiang a fuité au mois d’août. Le message avait pour but d’apaiser les craintes au sujet des camps de rééducation en expliquant que ces derniers avaient pour objectif de «traiter et laver le virus de leurs cerveaux». Les noms utilisés pour les camps ont beaucoup changé, aussi bien pour désigner un même camp au fil du temps que pour des camps différents, mais la plupart ont inclus le mot «transformation» (par exemple, «centre de transformation et d’éducation concentrées»).

«Les détenus doivent remplacer la bénédiction musulmane classique dite avant de manger par des remerciements à Xi Jinping»

Les quelques personnes qui ont été libérées des camps et qui ont pu parler de ce qu’elles y ont vécu décrivent tout un ensemble de techniques d’endoctrinement destinées à leur inculquer l’amour du Parti communiste chinois et de son Secrétaire général, Xi Jinping. Des «enseignants» et des gardes obligent les détenus à chanter des hymnes, regarder des vidéos pour apprendre à reconnaître l’extrémisme religieux islamique, étudier des écrits de Confucius, remercier Xi Jinping avant chaque repas, renoncer à l’islam, faire leur autocritique et dénoncer les autres détenus. Certaines de ces techniques, notamment l’autocritique et la dénonciation, sont des classiques des programmes d’endoctrinement du PCC, sans doute aussi vieilles que la République populaire elle-même, qui ont notamment donné naissance à l’expression «lavage de cerveau», traduction directe du chinois xǐ nǎo. Ces techniques classiques du PCC sont toutefois combinées à ce que les autorités présentent comme des approches psychologiques modernes, les camps de rééducation recrutant d’ailleurs du personnel avec une formation en psychologie.

La forme que prend cet endoctrinement reflète une nouvelle emphase sur le nationalisme en RPC. Les médias d’État ont toujours parlé du Parti comme du sauveur de la Chine, mais le concept «Chine» est désormais plus lié à la culture de la majorité ethnique, les Han. De ce point de vue, les religions considérées comme étrangères telles que l’islam ou le christianisme sont vues comme des menaces, tout comme le bouddhisme (pourtant considéré comme chinois) s’il est pratiqué par d’autres Chinois que les Han, comme les Tibétains. Plus que tout autre leader chinois depuis Mao Zedong, Xi Jinping a mis en avant l’idée qu’il est lui-même l’incarnation et le protecteur de la nation chinoise. Dans certains camps, les détenus doivent remplacer la bénédiction musulmane classique dite avant de manger, bismillah, par des remerciements à Xi Jinping.

Le rituel pour refaçonner l’individu

En dehors de Chine, il est difficile de trouver des observateurs informés qui pensent que l’endoctrinement de force, les limites imposées à l’expression culturelle et la restriction des pratiques religieuses puissent engendrer autre chose que de la haine envers le Parti. Au Xinjiang, cependant, on semble vraiment croire en ces techniques. Ou du moins, il y a peu de place pour les remises en question. Avant 2016, les autorités locales disposaient d’une certaine marge d’improvisation lorsqu’elles tentaient d’appliquer les politiques décidées au niveau central. Dans de nombreux comtés, elles ont créé des programmes clairement destinés à imposer une transformation idéologique.

Les plus étonnants ont sans doute été les compétitions forcées de danse en ligne qui se sont répandues dans la région en 2014. Ces dernières étaient censées éloigner les gens des formes «extrémistes» de l’islam, qui interdisent la danse. Dans d’autres endroits, les autorités poussèrent les enfants à signer des promesses de ne pas croire en Dieu et organisèrent des cérémonies publiques d’allégeance au PCC. Le matériel d’endoctrinement lui-même peut promouvoir la notion de «transformation», comme dans ce camp où les détenus étaient obligés de mémoriser des écrits de Confucius, textes fondateurs d’une philosophie prônant le pouvoir du rituel pour refaçonner l’individu.

«En privant les enfants de leurs parents, les enlèvements profitent également aux programmes d’assimilation des enfants ouïghours»

Mais les camps d’internement jouent aussi d’autres rôles importants. Ils permettent à la police de se débarrasser physiquement de classes entières de la société. Dans au moins trois comtés, la police a rapporté avoir interné tous (ou presque tous) les Ouïghours nés entre 1980 et 2000, accusés de former une «génération à laquelle on ne peut se fier». Les Ouïghours deviennent physiquement incapables de s’engager dans une résistance publique à l’autorité du PCC. En privant les enfants de leurs parents, les enlèvements profitent également aux programmes d’assimilation des enfants ouïghours prévus par le PCC. Au cours de l’année dernière, l’un des comtés de Kashgar a vu à lui seul la construction dix-huit nouveaux orphelinats afin d’héberger les enfants laissés seuls suite à l’arrestation de leurs parents. L’enseignement qui y est dispensé est uniquement en chinois.

À plus large échelle, les camps servent de menace punitive en soutien au projet de recadrement culturel et idéologique de la société ouïghoure. N’ayant pas besoin de chefs d’accusation, les autorités peuvent faire disparaître arbitrairement tout membre d’un groupe ethnique minoritaire en prenant pour prétexte le moindre signe de désobéissance, aussi ridicule soit-il. Au mois de janvier, l’instructeur d’un cours de rééducation a annoncé à ses étudiants qu’ils seraient envoyés en camp d’internement s’ils ne parvenaient pas à mémoriser en trois jours le serment d’allégeance au Parti communiste, ainsi que l’hymne national en chinois, comme l’a rapporté un policier du village qui a parlé à Radio Free Asia. La veille de l’interrogation, un élève d’une quarantaine d’années s’est pendu parce qu’il avait du mal à retenir le texte.

Des espions en ville, à la maison, dans sa poche

La menace de l’internement est encore accentuée par un système de surveillance d’une envergure sans précédent, alliant une surveillance humaine «classique» (par la police et des comités de quartier tels que ceux qui assistaient la police d’État en Allemagne de l’Est) à une surveillance électronique high-tech en réseau. Les Ouïghours sont régulièrement soumis à des visites obligatoires de leurs domiciles par des «équipes de travail» composées de membres du Parti et d’autres «loyaux» représentants de l’État. Ces visites peuvent aller du simple contrôle en journée, pour vérifier par exemple qu’ils ne possèdent pas d’objets interdits, à des séjours de plusieurs jours durant lesquels les visiteurs interrogent longuement leurs hôtes sur ce qu’ils pensent, ce qu’ils font, etc. Les résultats de ces entretiens restent généralement secrets, mais il est arrivé une fois qu’une équipe de visiteurs se vante en ligne de son efficacité: elle avait envoyé un cinquième de la population d’un village en camps d’internement et d’endoctrinement. Les enfants participent aussi à cette surveillance des espaces privés, car les écoles les encouragent à signaler les pratiques religieuses qu’ont leurs parents à domicile.

Les villes sont constellées de caméras de surveillance. Aux entrées des marchés, dans les gares et même dans les librairies, des checkpoints scannent les visages des gens et vérifient leurs cartes d’identité grâce à des programmes de reconnaissance faciale. Les personnes qui possèdent un smartphone doivent installer un spyware (logiciel espion) du gouvernement qui lui rapporte tout le contenu stocké dans l’appareil. D’après un rapport de Human Rights Watch, les énormes quantités de données générées par ces systèmes de surveillance électronique sont combinées aux informations rassemblées lors des visites à domicile dans une plateforme qui utilise l’analyse de données de masse pour désigner les individus qui risquent de se montrer déloyaux envers le Parti. Lors des contrôles, les policiers inspectent régulièrement les téléphones pour vérifier qu’ils n’y trouvent pas de contenus «illégaux». Et le simple fait de vouloir échapper à cette surveillance électronique est dangereux: un commissariat a rapporté avoir arrêté des gens parce qu’ils avaient cessé d’utiliser leur téléphone.

«La police piste les Ouïghours et surveille leurs activités, même lorsqu’ils résident à l’étranger, en réclamant des preuves photographiques»

L’éradication quasi complète de la vie privée et l’étendue massive des arrestations sont en train de changer le comportement des Ouïghours. Il y a dix ans, l’interdiction de la langue ouïghoure dans les écoles, des romans populaires (souvent issus d’imprimeries gérées par l’État) et des rituels religieux à domicile semblait inapplicable. Les enseignants ignoraient les lois relatives aux langues, les livres interdits se trouvaient aisément dans les librairies privées et les rituels illégaux (comme les danses soufies) se pratiquaient sans problème. Aujourd’hui, les Ouïghours brûlent eux-mêmes leurs propres livres et s’épuisent à trouver ce qui, chez eux, risquerait de déplaire aux autorités et leur ferait rejoindre les nombreux amis et membres de leurs familles qu’ils ont personnellement vu disparaître au cours de ces derniers dix-huit mois.

La menace des camps de rééducation s’étend également au-delà des frontières du Xinjiang et même de la Chine. Le personnel de la sécurité du Xinjiang a fait rappeler les Ouïghours qui travaillaient dans d’autres provinces du pays pour qu’ils rentrent dans leur localité de naissance où, le plus souvent, ils sont désormais portés disparus. En outre, la police piste les Ouïghours et surveille leurs activités, même lorsqu’ils résident à l’étranger, en réclamant, par exemple, des preuves photographiques de leur présence à l’université ou au bureau. Certains sont contraints de revenir en Chine pour y être détenus. Les Ouïghours acceptent par peur que l’on ne s’en prenne à leur famille. Des exilés qui se sont exprimés sur la situation dans leur pays ont vu beaucoup de leurs proches disparaître, et les cas de dépression sont communs chez eux. Tous les Ouïghours que l’on sait être retournés en Chine l’année dernière sont aujourd’hui portés disparus. À travers le monde, ceux dont les passeports et les visas vont bientôt arriver à expiration se demandent s’ils doivent rentrer au Xinjiang au prix d’un internement quasi certain ou s’il vaut mieux demander l’asile à leur pays de résidence et ne plus jamais revoir leur famille.

Des passerelles vers le système carcéral officiel

L’estimation la plus communément reprise du nombre de personnes internées dans ces camps de rééducation (entre plusieurs centaines de milliers à un peu plus d’un million) a été réalisée par Adrian Zenz, de l’École européenne de culture et de théologie de Korntal (Allemagne), à partir de fuites apparues en janvier et février. Depuis, des Ouïghours, des Kazakhs et les membres d’autres minorités ethniques ont continué à disparaître. Les Ouïghours qui ont de la famille au Xinjiang et les universitaires qui se sont rendus sur place ces derniers mois n’ont que très rarement rapporté des cas de libérations et, le plus souvent, il s’agissait de personnes âgées avec des problèmes de santé.

Dans l’un des districts de Kucha, les autorités ont déclaré aux journalistesqu’aucun des 5.000 à 6.000 détenus qui avaient été envoyés aux camps au cours de ces deux dernières années n’avait été libéré. Surtout, l’État a continué à investir dans la construction de nouveaux camps. Afin d’échapper à la vigilance croissante de l’étranger, il a effacé ses appels d’offres en ligne pour la construction de nouveaux camps et a cessé de publier de nouvelles annonces. Malgré tout, les offres publiques publiées en mars et avril laissent clairement penser que de nouveaux camps vont apparaître à la fin de cette année ou au début de l’année prochaine.

«L’espace libéré par les transferts en prison ne suffit pas à absorber l’afflux continu de personnes envoyées en camps pour un endoctrinement forcé»

Ce système en pleine expansion de camps de rééducation est directement lié au système des prisons ordinaires, qui s’est lui-même agrandi. L’année dernière, les actes d’accusation au Xinjiang ont constitué 13% de l’ensemble des accusations à l’échelle nationale, alors que la population de cette province ne représente que 1,5% de la population chinoise. Le nombre d’arrestations est encore plus important, puisqu’il constituerait 21% du total des arrestations pour toute la Chine, à en croire l’analyse du groupe d’activistes Chinese Human Rights Defenders. Pour de nombreux détenus, la première étape est un kanshousuo, ou centre de détention temporaire. Shawn Zhang, un étudiant chinois au Canada qui s’est servi des images satellite de Google pour illustrer le «boom des constructions» des centres de rééducation et autres infrastructures de détention au Xinjiang, fait remarquer que beaucoup de ces constructions sont des kanshousuo. Les images Google publiées depuis le 22 avril montrent que l’une des structures proches de Khotan a été agrandie de 150%.

Un représentant du Karakash [district administratif du Xinjiang, ndlr] a expliqué que les camps de rééducation font également office de passerelles vers le système carcéral officiel. Un autre policier, d’un village proche de Kashgar, a déclaré que les éléments découverts durant la rééducation pouvaient conduire à un transfert en prison. La construction de nouveaux camps de rééducation laisse penser que l’espace libéré par les transferts en prison ne suffit pas à absorber l’afflux continu de personnes envoyées en camps pour un endoctrinement forcé.

Des exécutions de masse ne semblent pas inenvisageables

Les chiffres de février ont sans doute été éclipsés par ceux des mois suivants, mais ils sont néanmoins très importants d’un point de vue historique. Si l’on prend les plus hautes estimations d’Adrian Zenz, la population internée dans les camps de rééducation du Xinjiang dépasse le pic du nombre de détenus enregistré en une journée dans les camps de concentration nazis (714.211 en 1945, d’après le livre de Nikolaus Wachsmann KL: Une histoire des camps de concentration nazis), représente plusieurs fois le nombre de Japonais emprisonnés par les États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, et correspond à peu près à la moitié de la capacité du goulag soviétique, qui était de deux millions de personnes environ. Reste à voir duquel de ces précédents se rapprocheront le plus les camps d’internement du Xinjiang.

«Les camps continueraient à servir le programme assimilationniste du PCC, pour ne pas dire son projet de nettoyage culturel et idéologique»

La construction permanente de ce style de camps de rééducation (visible par des images satellites qui ne laissent aucun doute à leur sujet) laisse penser que l’État chinois compte faire perdurer ce système à l’avenir. À moins d’un abandon complet, la plus modérée des issues plausibles serait que, à un moment, les autorités réduisent radicalement le nombre de personnes internées, en gardant seulement les plus récalcitrantes dans les camps, tout en se laissant la possibilité de pouvoir y renvoyer un nombre conséquent de personnes sans aucune forme de procès. Selon ce scénario, les camps continueraient à servir la politique raciste des autorités au Xinjiang ainsi que le programme assimilationniste du PCC, pour ne pas dire son projet de nettoyage culturel et idéologique.

Mais, aussi sombre soit-elle, cette prédiction pourrait bien s’avérer un peu trop optimiste. Historiquement, les systèmes d’internement extrajudiciaires ont souvent été détournés de leur rôle d’origine. Combinée à l’immense pouvoir que les programmes d’internement massifs donnent à l’État sur le sort des minorités, l’absence de procès en bonne et due forme facilite l’adaptation des camps comme ceux du Xinjiang à de nouveaux objectifs. Le déclenchement d’une guerre, la perpétration d’actes de violence par les minorités opprimées, la banalisation des mauvais traitements envers les prisonniers, ou même un simple changement idéologique au sommet de la hiérarchie pourraient chacun suffire à ce que la situation ne s’aggrave encore.

Les autorités locales ont déjà montré dans leurs discours de quelle manière déshumanisante elles considèrent le rôle des camps en parlant notamment «d’éradiquer les tumeurs» ou de «pulvériser des produits chimiques sur les récoltes pour tuer les mauvaises herbes». Si elles estimaient que l’endoctrinement de force a échoué, une grande partie des membres des minorités ethniques du Xinjiang serait considérée comme irrécupérable. Et puisque l’on a vu que, en réponse aux récentes condamnations adressées par l’ONU à la Chine pour sa politique au Xinjiang, le Global Times (journal contrôlé par l’État) n’a pas hésité à affirmer que «toutes les mesures peuvent être tentées» dès lors qu’il s’agit de préserver la «stabilité» de la Chine, les exécutions de masse et les génocides ne semblent pas être des scénarios tout à fait inenvisageables.